CONCLUSION : LE SENS ET L’ACCESSOIRE

En concluant la longue préface de ses Remarques, Vaugelas évoque comme une illustration majeure de la langue française

«les Traductions des plus belles pièces de l’Antiquité, où nos François égalent souvent leurs Autheurs, & quelquefois les surpassent. Les Florus, les Tacites, les Cicérons mesme, & tant d’autres sont contraints de l’avouer, & le grand Tertullien s’estonne, que par les charmes de notre éloquence on ayt sceu transformer ses rochers et ses espines en des jardins délicieux».

Quelques années plus tard, Lancelot peut se flatter, dans la préface de sa Nouvelle méthode pour apprendre facilement la langue latine, de l’exceptionnelle réussite d’une pédagogie fondée sur l’apprentissage raisonné des langues étrangères à partir de la langue maternelle de l’élève :

«Je crois pouvoir assurer, après avoir fait apprendre ces Règles à quelques Enfans qui avoient l’esprit & la mémoire assez médiocre, qu’en moins de six mois on peut savoir tout Despautère par le moyen de ces petites Règles, quoique les Enfans ne l’apprennent pas en trois ans pour l’ordinaire».

Ce double constat est celui de l’incontestable validité du principe d’équivalence des langues particulières, attesté par l’épreuve de l’enseignement des langues étrangères et de la traduction. Il existe un espace commun à toutes les langues, celui où s’opère la distinction nécessaire des éléments de la parole, de l’oraison et de la syntaxe, là où se fabrique le sens. C’est dans ce lieu commun, objet des Nouvelles méthodes, que l’élève débutant apprend à reconnaître, à partir des éléments de sa langue maternelle, les procédés équivalents des langues nouvelles dont il entend maîtriser les usages. C’est là encore que se réalise la version, premier temps obligé de toute traduction, c’est‑à‑dire le transfert du sens de l’original par analyse de ses éléments et copie

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de leur combinaison signifiante selon les procédés spécifiques de la langue nouvelle. Car le sens, est affaire de grammaire, et seulement de grammaire.

Vient ensuite le style, où se joue la qualité du discours par le perfectionnement variable que chaque langue – et chaque auteur – sait apporter à ses procédés de représentation. C’est ici le règne des particularismes – matériel sonore caractéristique, vocabulaire propre, génie particulier – dont l’harmonieuse complémentarité définit, pour chaque langue, un état de perfection spécifique : à chaque prosodie son art poétique, à chaque génie son tour de phrase et ses affinités stylistiques. Les «grands Auteurs», les «instituteurs», sont ceux qui, les premiers, ont su reconnaître et développer les caractères propres de leur langue : abandonnant l’imitation des modèles étrangers, ils ont su instituer une littérature véritablement nationale.

Mais ces institutions particulières, précisément, ne condui­sent-elles pas à une différenciation désormais irréductible des langues et des littératures ? Non, bien au contraire ; car une langue conduite à son «comble de perfection» doit être «propre pour toutes sortes de stiles». Les procédés sont certes parti­culiers, puisqu’ils sont déterminés par le génie de la langue ; mais les effets demeurent, quant à eux, universels. L’éloquence et la poésie françaises perfectionnées – c’està-dire harmonieu­sement adaptées au génie analytique et analogue d’une langue claire et douce – sont capables de produire dans le public des émotions et un agrément qui ne le cèdent en rien à ce que pouvaient ressentir les Romains à la lecture d’Horace ou les Grecs qui applaudissaient Démosthène. Aussi les traducteurs français peuvent‑ils aujourd’hui égaler dans leurs productions les originaux des plus grands auteurs de l’Antiquité, et même surpasser aisément les auteurs que leur style imparfait relègue au second rang des créateurs.

Le principe d’équivalence s’accommode ainsi sans difficulté de tous les particularismes et même d’une sévère hiérarchie des langues particulières. Tous les idiomes représentent, pour le fond, la même pensée; mais certains le font mieux que d’autres, c’est-à-dire avec plus de goût et d’agrément. Si toutes les langues dessinent le même original, certains «pinceaux» se montrent plus habiles, plus légers et plus fins que bien des brosses encore

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grossières. Mais il ne peut s’agir ici que de finition, de poli ou de brillant – c’est-à-dire d’ornementation – et non de représentation à proprement parler – c’est-à-dire de sens. Cette dualité du sens et de l’ornement, du fond et de la forme, de la chose et du style, est absolument essentielle au principe d’équivalence des langues particulières, puisqu’elle conditionne la possibilité même d’une grammaire générale de toutes les langues possibles. Que les modes de fabrication du sens – les génies – cessent d’être équivalents, et les langues ne peindront plus la même pensée, ne désigneront plus les mêmes idées : ce qui ne manquerait pas de survenir si l’on reconnaissait à l’inévitable diversité des styles et des ornementations – conséquence de la diversité des génies – une incidence sur le sens des énoncés.

Or, c’est précisément cette confusion scandaleuse du sens et de l’ornement, de la chose et du style, qui va trouver des défenseurs au 18ème siècle. Après les Lettres de Batteux sur l’ordre naturel de la construction oratoire, après la distinction antinomique des génies selon Girard, la validité du principe d’équivalence des procédés syntaxiques fait soudain problème. A la méthode de Dumarsais qui prétendait marquer définitivement la distinction fondamentale du sens (ordre analytique et version interlinéaire) et de l’ornementation («désordre» de la phrase latine et construction «élégante» du français) l’abbé Pluche et Pierre Chompré opposent, avec Batteux, la fonction signifiante du prétendu «désordre» latin et l’incapacité de l’ordre analytique à rendre compte de l’intégralité du sens d’un énoncé transpositif. Quelque chose se perd dans le passage du grec ou du latin en français, quelque chose qui n’est pas seulement du rythme et de l’harmonie, qui est bien davantage que la seule ornementation du discours.

Cependant, s’agissant d’enseignement, une adaptation de la méthode aux génies spécifiques de la langue enseignante et de la langue enseignée – ce que réalise précisément Pierre Chompré – doit permettre de surmonter de façon satisfaisante l’obstacle de cette «différence essencielle». Car il ne s’agit finalement pour l’élève que d’acquérir et d’imiter les usages d’une langue nouvelle, quelque problématique que puisse paraître leur équivalence avec ceux de sa langue maternelle. Mais il en va tout autrement de la traduction qui se propose, elle, de réaliser une copie fidèle de l’original étranger.

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Dès la fin du 17ème siècle, les premiers éléments d’une stylistique comparée du français et des langues de l’Antiquité conduisent Madame Dacier à récuser l’optimisme des grands instituteurs de la langue classique : la sublime «diction» d’Homère n’a pas d’équivalent dans notre langue chaste et timide. Cependant, reconnaît‑elle, toutes les idées du poète peuvent être rendues par un traducteur attentif, même si elles le sont «plus simplement et moins poétiquement». Par ailleurs, la discutable pureté de cette langue classique – qui affecte de «basses» idées accessoires tout le vocabulaire des métiers, de l’agriculture et de la vie quotidienne – interdit souvent au traducteur de rendre «l’élévation» de son original, c’est-à-dire l’effet même qu’il produisait jadis sur son public. Or, il s’agit là d’une infidélité majeure qui n’affecte plus seulement le style mais aussi la chose même, c’est-à-dire le sens. On découvre alors que la signification des mots est complexe, qu’à l’idée principale désignée par chacun s’ajoutent une ou plusieurs idées accessoires qui en modifient le sens, et que ces modifications sont absolument particulières à chaque langue : c’est l’équivalence des lexiques qui pose maintenant problème. On met en doute la validité des dictionnaires de langues étrangères, aux références inévitablement simplistes. On cherche dans le latin, étudié dans toute l’Europe à partir des mêmes textes, une «commune mesure» des langues particulières. Mais ce procédé, quelle que soit sa réelle efficacité, ne peut résoudre tous les problèmes d’équivalence. Est-on vraiment sûr, en effet, malgré l’affirmation de Diderot, que Arma virumque cano, etc. n’a «qu’une traduction à Paris et à Pékin», alors qu’on ne sait même pas dire Dieu en chinois ?

Les difficultés se multiplient avec le nombre des traductions et l’exigence croissante d’exactitude des traducteurs. Bientôt, les langues transpositives ne sont plus les seules à faire problème. Le génie si particulier de la langue française peine à proposer des équivalents acceptables de la «brièveté» anglaise ou de la «flexibilité» italienne.

Les optimistes, assurés de l’absolue perfection de la langue française, répondent qu’il ne faut jamais hésiter à sacrifier la lettre pour sauver l’esprit, c’est-à-dire le sens et l’effet véritables de l’original. Il faut donc adapter, corriger, «réparer», voire, si le bon goût l’exige, censurer. En un mot : naturaliser.

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D’autres, plus modestes ou moins assurés, acceptent une mutilation du style et un affaiblissement de l’original. La copie que réalise alors la traduction n’est plus une peinture mais seulement une estampe : les idées y sont encore distinctement représentées, mais la force, la vivacité et l’agrément de l’original subissent une perte irréparable.

Diderot, enfin, tire de sa problématique «du style et des choses» les conclusions traductologiques les plus pessimistes, aussi radicales que celles que déduisait Pluche de sa Mécanique des Langues : les génies ne sont ni indifférents, ni équivalents ; les constructions, comme les figures, sont signifiantes, et non pure ornementation ; l’hiéroglyphe poétique, essentiel à l’effet du poème, est intraduisible ; enfin, le défaut de synonymie des lexiques rend souvent très approximative la plus exacte des traductions. En conséquence, une foule d’idées accessoires disparaissent inévitablement de la meilleure copie : le sens aussi est un effet de style...

Une invalidation du principe d’équivalence des langues particulières ne s’impose-t-elle pas après un tel constat ? Le grec, le latin, mais aussi l’anglais, l’italien ou l’espagnol ne semblent-ils pas rejoindre l’étrangeté de ces langues lointaines qui, comme le chinois, paraissent venues «d’un autre monde», c’est-à-dire d’une autre pensée ? Mais c’est toute la théorie de la représentation (un monde, une pensée, un langage) qui serait alors menacée de renversement pour n’avoir pu surmonter l’épreuve de la pratique des équivalences. Et c’est alors Maupertuis qui aurait raison, contre Turgot et toute la pensée classique, de découvrir dans «des plans d’idées différents» – et donc des images du monde arbitraires – le véritable fondement de l’irréductible diversité des langues particulières.

Personne, cependant, n’a accepté de suivre Maupertuis dans son affirmation de l’étrangeté radicale de ces langues rencontrées «chez les peuples fort éloignés» – étrangeté dont Maupertuis ne propose nul exemple –, pas plus d’ailleurs que ne fut approuvé l’idéalisme absolu auquel, à l’instar de Berkeley, conduisent ses Réflexions sur les langues comme pure invention de la pensée et simple algèbre des idées. En effet, comme tous les

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théoriciens du langage à l’âge classique, traducteurs et pédagogues requièrent inévitablement l’existence nécessaire d’un fondement commun de toutes les langues en tant que condition de possibilité de leur entreprise. Comme le rappelle Pluche lui-même, toute langue doit, pour fonctionner, être composée d’autant de «pièces» qu’il y a de «membres» dans la pensée ; toute langue doit manifester «un certain accord dans les signes» pour représenter les rapports mutuels des idées : «Voilà la base : voilà l’ouvrage de la nature».

Et voilà une indiscutable validation des principes de la grammaire générale.

Mais où donc est la querelle si tous acceptent et finalement valident les fondements mêmes de la représentation ? Où donc est la critique des équivalences si tous les protagonistes tombent d’accord quant à l’unicité de la pensée, de l’image du monde et du langage, et si tous acceptent l’universalité des principes de fonctionnement des langues particulières ?

La querelle, comme le montre à l’évidence la polémique engagée par Batteux à propos de l’ordre naturel des mots dans la phrase, a pour objet la séparation radicale instituée par les grammairiens entre le sens et l’ornement, le fond et la forme, les choses et le style. Proclamer l’équivalence des langues particulières, c’est inévitablement distinguer et opposer dans tout énoncé une structure profonde d’où procède l’intégralité du sens (l’ordre analytique) et une structure, ou plutôt une forme superficielle d’où résulte l’agrément du discours (la construction élégante, l’ornementation, le style). A une même structure profonde peuvent ainsi s’associer des formes diverses : la différence des génies déterminant inévitablement des tours de phrase différents, chaque langue construira sur la même structure profonde un énoncé de forme spécifique. Par ailleurs, le caractère, les exigences, le goût, etc., de chaque auteur lui étant partiellement propres, il jouera – dans les limites autorisées par la nécessaire cohérence de sa langue – sur les variations possibles de ce tour de phrase usuel. Le style forme superficielle par excellence du discours, procède ainsi de la double détermination du génie de la langue et du caractère de l’auteur, sans aucune relation avec le sens de l’énoncé.

On voit aisément s’inscrire dans ce schéma les méthodes d’enseignement des langues étrangères proposées par les grammairiens, ainsi

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que la théorie de la traduction et les pratiques traduisantes précédemment qualifiée d’optimistes : car toutes se fondent sur la certitude que le sens du discours procède intégralement de «ce qui est commun à toutes les langues».

La première réserve formulée à l’encontre de cet optimisme sans nuances concerne l’équivalence des styles. On retrouve alors la problématique classique de l’excellence particulière conférée à chaque langue par les compétences propres qu’illustre son génie spécifique. C’est cette excellence qui permet, par exemple, aux langues transpositives anciennes et à l’italien «flexible» de surpasser toutes leurs rivales en fait de poésie et d’art oratoire, ou au français clair et régulier de l’emporter sans discussion possible pour les sciences et la philosophie... Mais cette réserve s’accommode encore parfaitement de la distinction en toute langue d’une structure profonde génératrice du sens et d’une «forme» de surface où se rencontreraient précisément ces excellences stylistiques particulières.

Au contraire, la critique par Batteux de la problématique classique de l’ordre naturel des mots dans la phrase déborde inévitablement la seule stylistique des langues française et latine, puisqu’elle confère à la construction transpositive – qui ressortit au style – une fonction qui n’est plus seulement d’ornementation (harmonie, rythme, etc.) mais aussi de représentation, c’est-à-dire de signification (éminence relative et ordre des idées dans l’acte de pensée ; idées accessoires ajoutées à la signification principale manifestée par les signes syntaxiques). D’où la protestation des grammairiens qui ne peuvent tolérer cette confusion scandaleuse de la structure profonde de l’énoncé et de la forme superficielle du discours.

D’un autre côté, et malgré les réserves qu’il manifeste à l’égard de la thèse de Batteux, jugée plutôt simpliste, Diderot déduit de son expérience de traducteur et de critique des conclusions fort proches de celles du célèbre professeur royal et de ses disciples Pluche et Chompré.

Ainsi, l’équivalence des langues particulières et leur traduisibilité mutuelle se voient assigner, dès le 18ème siècle, les limites d’une sévère critique de la notion de style comme pure ornementation et complément facultatif du sens. Quand il s’agit de littérature, c’est-à-dire d’usage esthétique de la langue,

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l’opposition du fond et de la forme, du sens et du style, perd sa pertinence : les très belles pages que la Lettre sur les sourds et muets consacre à l’hiéroglyphe poétique, ou les réflexions que suggère à Diderot une traduction nouvelle des comédies de Térence, attestent à l’évidence que la poésie réside d’abord dans ce qui n’est pas explicitement dit, dans ce que la syntaxe et l’ordre analytique ne sauraient signifier, dans ce qu’il est précisément très difficile, voire impossible, de traduire. Mais ce que nulle traduction ne peut rendre n’en est pas moins parfaitement signifiant.

Nous revenons donc à la question fondamentale : doit-on conclure de ces réserves à la non équivalence des langues particulières et donc à l’échec de la théorie du langage comme représentation d’une pensée universelle ?

En dépit de son caractère paradoxal, la réponse à une telle question ne peut être que négative. Car il ne s’agit ni pour Batteux ni pour Diderot – l’un et l’autre traducteurs – d’établir l’intraduisibilité de langues absolument idiomatiques, mais seulement de marquer les limites de leur transparence.

Car la théorie connaît des échecs relatifs : les dictionnaires de langues étrangères échouent partiellement, mais inévitablement, dans l’établissement des équivalences lexicales ; le tour de phrase signifiant autorisé par tel génie ne trouve pas nécessairement d’équivalent dans une langue nouvelle ; l’idée accessoire désignée par telle association de sons, par telle disposition des mots dans la phrase, disparaît de la copie inévitablement affaiblie de l’original ; etc., etc. Les ressources dont dispose une langue pour fabriquer du sens excèdent à l’évidence la stricte dénotation de ses mots et le jeu de ses procédés syntaxiques : il y a en chacune d’elles une zone de particularismes absolument irréductibles, sur lesquels achoppe la pratique des équivalences. C’est ce dont témoigne à l’évidence la poésie, dont l’essence même consiste dans la confusion, en une combinaison inextricable, de la lettre et de l’esprit .

Cependant, cette critique de la notion d’équivalence – ou plutôt cette réserve à l’encontre de l’optimisme excessif des grammairiens – ne peut s’opérer que sur la base de la reconnaissance des fondements mêmes de la théorie générale. Assigner une limite à la validité d’un principe n’implique

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nullement son invalidation totale. La comparaison de la phrase française avec la phrase latine, la reconnaissance de la synonymie partielle des lexiques, la critique de la notion de style comme ornementation facultative du sens, n’impliquent pas la remise en cause de l’universalité du langage comme analyse et représentation de la même image du monde, c’est-à-dire de la même pensée. Et c’est tant mieux pour la science de l’homme de l’âge classique, dont la grammaire générale demeure, en tant que science du langage, une discipline essentielle : car une telle remise en cause impliquerait que soit récusée du même coup la validité du concept de nature humaine, fondement et condition de possibilité de toute science du phénomène humain. Car il n’est de science que de l’universel.

Ni Batteux, ni Pluche, ni Diderot, ni ceux des pédagogues ou des traducteurs qui se déclarent insatisfaits du catalogue des équivalences dressé par les grammairiens, n’entendent nier cette universalité de la pensée et de la logique qui l’analyse en langage. Mais ils exigent, ce dont se dispense aisément la grammaire générale, que soit affinée – c’est-à-dire finalement enrichie et limitée – la notion simpliste d’équivalence des langues particulières. Il suffit en effet au grammairien que l’on accorde à toute parole, prononcée ou écrite en quelque langue que ce soit, la même finalité de représentation et les mêmes principes généraux de fabrication du sens (distinction des éléments de la parole, de l’oraison et de la syntaxe) pour que les langues particulières soient déclarées parfaitement équivalentes. Mais la pratique de cette équivalence théorique révèle bientôt au pédagogue et au traducteur férus d’exactitude que l’intégralité du sens d’un énoncé ne transparaît pas toujours dans la copie qu’en réalise une langue nouvelle. Quelque chose se perd, dans lequel les grammairiens ne veulent reconnaître que de l’ornementation, alors que Batteux ou Diderot y décèlent des idées certes accessoires au sens propre du terme, mais essentielles cependant quand il s’agit d’art oratoire ou de poésie – voire de roman – puisqu’elles déterminent une bonne part de l’effet du discours. Or les éléments représentatifs de ces idées accessoires – tours de phrase, constructions, combinaisons sonores – s’avèrent parfois si particuliers, si propres à la langue de l’original, que la proposition d’un équivalent relève de la gageure ou d’une insupportable prétention.

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Il faut donc affiner la notion d’équivalence : la copie que propose une traduction ne peut être assimilée à celle qu’un peintre réaliserait d’un tableau, car l’original et son double seraient dans ce cas faits des mêmes matériaux, travaillés avec les mêmes outils selon la même technique. Or, la matière des langues (les voix et les articulations), comme les outils et les usages qui les travaillent et les composent en discours (les procédés syntaxiques et le tour de phrase), sont particuliers à chacune et, comme tels, susceptibles d’effets, c’est-à-dire de sens, parfois impossibles à copier avec d’autres matériaux. II y a en conséquence une limite à l’équivalence des langues particulières, une limite à la transparence des dénotations, des constructions, des combinaisons de sons, parce que chaque langue possède des richesses qui lui demeurent absolument propres : celles-là mêmes, précisément, que les «grands auteurs», et surtout les poètes, savent découvrir pour mieux en jouer.

Mais en deçà de cette limite, en deçà de ces jeux raffinés sur l’accessoire et le spécifique, toutes les langues demeurent parfaitement équivalentes dans la généralité de leur finalité et de leur fonctionnement. C’est la même pensée, c’est la même image du monde qu’analysent et représentent, avec leurs procédés spécifiques, toutes les langues de la terre. On peut certes contester la perfection de certaines représentations, et les grammairiens eux-mêmes acceptent ces critiques, tant du moins qu’elles demeurent inscrites dans la problématique des progrès historiques de l’esprit humain, progrès variables selon les temps et les lieux. En effet, tous les peuples de la terre n’ont pas, tant s’en faut, poussé leurs connaissances et perfectionné leur langue jusqu’au point avancé où les ont conduites les grandes nations d’Europe. Mais parce qu’ils réduisent la manifestation du sens de la parole à la structure profonde, naturelle et universelle, de l’ordre analytique, les grammairiens ramènent du même coup l’irréductible (l’intraduisible) à l’insignifiant. Et c’est là, et là seulement, qu’ils rencontrent l’opposition des «rhéteurs» et les réserves de certains traducteurs, insatisfaits de voir la richesse et la variété des procédés de représentation absolument réduites à une «mécanique» dont les éléments paraissent certes particuliers, mais dont la variété demeurerait finalement indifférente au sens.

C’est donc à la limite de l’accessoire que butte le principe d’équivalence des langues particulières, l’épreuve des faits imposant la reconnaissance, à la

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frontière ambiguë du sens et du style, du fond et de la forme, de la lettre et de l’esprit – et contre l’excès grammairien de la prétention normative –, une zone incertaine où se perd et s’assombrit la transparente équivalence des procédés représentatifs...

Mais hors de ces confins du sens et du style – dont les subtilités ne manquent pas, comme le note finement Diderot, d’échapper souvent à l’usager jusque dans sa langue maternelle – la théorie générale de la représentation constitue le fondement indiscuté d’une véritable science du langage dont personne, après la publication de la Grammaire de Port-Royal et jusqu’à la fin du 18ème siècle, ne conteste la validité. Ni l’enseignement des langues étrangères, ni les difficultés de la traduction, ni même la rencontre avec les langues étranges des «peuples fort éloignés» des Indes Orientales, n’ont pu ébranler l’absolue certitude de l’âge classique quant à l’existence d’une pensée et d’un langage universels.

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