L'épreuve de la représentation

 Proclamer, comme le font avec une rare unanimité les grammairiens de l’âge classique, la stricte équivalence des langues particulières, c’est affirmer que les lexiques spécifiques et les procédés syntaxiques particuliers mis en oeuvre par toutes les langues possibles ont la même valeur, c’est-à-dire représentent fidèlement la même pensée.

C’est dire aussi que toutes les langues, à travers la même mécanique fondamentale, parlent le même langage : un monde, une pensée, un langage.

A l’exigence ontologique d’une nature humaine universelle peut donc répondre l’exigence épistémologique d’une science du langage comme énoncé des conditions de possibilité de toute représentation de la pensée par la parole : la grammaire générale.

C’est précisément cette théorie de la représentation que l’on soumet ici à l’épreuve des pratiques de l’équivalence des langues particulières, c’est-à-dire des méthodes d’enseignement des langues étrangères et des systèmes de traduction mis en oeuvre aux 17ème et 18ème siècles.

Ces pratiques valideront-elles sans réserve l’universalité proclamée du langage et de la pensée ?

 Retrouvez les différents chapitres de l'ouvrage en cliquant sur les liens ci-dessous :

Introduction : Du bon usage à la raison
Chapitre 1 : le langage comme représentation
Chapitre 2 : L’enseignement des langues étrangères à l’âge classique : les nouvelles méthodes au 17ème siècle
Chapitre 3 : L’enseignement des langues étrangères à l’âge classique :les réformateurs des Lumières Chapitre 4 : Les principes de la traduction à l'âge classique
Chapitre 5 : La pratique des traducteurs
Conclusion : le sens et l'accessoire

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CONCLUSION : LE SENS ET L’ACCESSOIRE

En concluant la longue préface de ses Remarques, Vaugelas évoque comme une illustration majeure de la langue française

«les Traductions des plus belles pièces de l’Antiquité, où nos François égalent souvent leurs Autheurs, & quelquefois les surpassent. Les Florus, les Tacites, les Cicérons mesme, & tant d’autres sont contraints de l’avouer, & le grand Tertullien s’estonne, que par les charmes de notre éloquence on ayt sceu transformer ses rochers et ses espines en des jardins délicieux».

Chapitre V : LA PRATIQUE DES TRADUCTEURS

Ne rien changer à l’original, ni l’ordre des idées, ni la précision de la phrase, ni la propriété des termes ; mais respecter cependant avec exactitude le tour propre qu’impose à la copie le génie spécifique de la langue nouvelle : tel est donc l’idéal traductologique défini par la théorie la plus achevée de l’équivalence des langues particulières.

Reste à savoir ce qu’en pensent les traducteurs, confrontés quant à eux à une pratique qui ne se limite pas, comme celle de Beauzée, à la traduction de quelques lignes exemplaires...

Chapitre IV - LES PRINCIPES DE LA TRADUCTION À L’AGE CLASSIQUE

En instituant les langues étrangères en tant que représentations équivalentes d’une pensée universelle, la grammaire générale fondait de jure l’autonomie et l’égale dignité des langues «vulgaires» modernes relativement aux langues «nobles» de l’Antiquité.

«Dès qu’une façon de parler est ou a été celle d’une grande nation policée, & qu’elle a paru propre à transmettre à la postérité les ouvrages des Auteurs ; elle a dès lors autant de droit à la dénomination de Langue que la plus ancienne qu’on puisse découvrir».

Introduction : DU BON USAGE À LA RAISON

La langue que nous appelons classique fut d'abord moderne. A l'exubérance d'une Renaissance capable de toutes les audaces et sensible à toutes les influences, elle oppose la rigueur nouvelle de ses idéaux de pureté, de clarté et de noble élégance. La modernité est d'abord critique, repli et fermeture : la langue classique commence comme une ascèse.

Telle est aussi la modernité d'une philosophie qui se replie dans le doute pour mieux "détruire généralement" les anciennes opinions et "chercher ce qu'est la connaissance humaine"1.

Chapitre I - LE LANGAGE COMME REPRÉSENTATION

«Ainsi l’on peut définir les mots des sons distincts et articulés, dont les hommes ont fait des signes pour signifier leurs pensées. C’est pourquoi on ne peut comprendre les diverses sortes de signification qui sont enfermées dans les mots, qu’on ait bien compris auparavant ce qui se passe dans nos pensées, puisque les mots n’ont été inventés que pour les faire connoître».