Introduction : DU BON USAGE À LA RAISON

La langue que nous appelons classique fut d'abord moderne. A l'exubérance d'une Renaissance capable de toutes les audaces et sensible à toutes les influences, elle oppose la rigueur nouvelle de ses idéaux de pureté, de clarté et de noble élégance. La modernité est d'abord critique, repli et fermeture : la langue classique commence comme une ascèse.

Telle est aussi la modernité d'une philosophie qui se replie dans le doute pour mieux "détruire généralement" les anciennes opinions et "chercher ce qu'est la connaissance humaine"1.

Ainsi se rencontrent et se répondent au 17ème siècle, dans la problématique de la langue et la théorie du savoir, les mêmes exigences d'autonomie et de rigueur, d'analyse et de clarté, de raison et d'ordre. L'âge classique est tout entier dans cette coïncidence.

Lorsque le Président du Vair propose dans les dernières années du 16ème siècle son Traité de l'Éloquence Françoise, lorsque le vieux maître Malherbe enseigne au petit cercle de ses disciples sa "saine doctrine" de la langue, lorsque Vaugelas rassemble ses Remarques, la portée des travaux de ces grands "instituteurs" déborde très largement le seul établissement des principes de pureté, de correction et d'agrément de la véritable langue française. En effet, et bien que leurs préoccupations demeurent parfaitement étrangères à celles qui animent la nouvelle philosophie dans sa recherche de la vérité, c'est cependant à leur idéal de clarté, de précision, d'ordre et de régularité que le français doit, à l'âge classique, son statut privilégié de langue par excellence de la philosophie. Non qu'il fût à proprement parler une langue philosophique : encore une fois, jamais les Desportes, Bertaut, du Perron, du Vair, Malherbe, Chapelain, Balzac, Vaugelas, ni bien sûr Mme de Rambouillet ou la marquise de Sablé, ne formèrent le projet saugrenu de fonder une

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1 «At vero nihil hic utilius quaeri potest, quam quid sit humana cognitio & quousque extendatur.» Regulae ad directionem ingenii, VIII, Œuvres de Descartes publiées par Charles Adam et Paul Tannery, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1996, tome X, p. 197. Traduction française : Règles pour la direction de l’esprit, VIII. Descartes, Œuvres et Lettres, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1953, p.65.

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représentation idéalement analytique des idées et de leur combinatoire. Leurs exigences sont d’abord esthétiques : c’est le bon goût qui définit le bon usage, plus que la raison même. «Au reste, précise Vaugelas, quand je parle de bon Usage, j’entends parler aussi du bel Usage, ne mettant point de différence en ceci entre le bon et le beau». Aussi valide‑t‑il sans hésiter certaines expressions et constructions en usage à la Cour, bien qu’il les juge lui‑même parfaitement contraires à la raison. Cependant, par réaction contre la confusion des influences et les excès de «fureur poétique» qui régnaient dans la langue du 16ème siècle, tous ces instituteurs de la langue moderne sont amenés à y développer ce qu’ils considèrent comme les qualités premières d’une langue perfectionnée parvenue à maturité : la pureté, la clarté et l’élégance.

L’exigence de pureté conduit à une véritable épuration du lexique et du tour de phrase: la langue française doit bannir tout archaïsme anachronique, tout provincialisme inévitablement teinté d’influence dialectale, toute pédanterie latinisante et toute espèce de jargon populaire ou technique.

L’élégance véritable exclut quant à elle tous les excès. La langue française sera douce, polie et de bonne tenue; elle recherchera l’ornement mais fuira toute affectation. C’est la langue des «honnêtes gens».

La clarté, enfin, est essentielle, puisque tout énoncé est proféré pour être entendu. Il faut donc distinguer les mots avec soin et les définir clairement ; c’est‑à‑dire bannir les ambiguïtés, différencier les synonymes, rapporter exactement le mot à son idée. Mais il faut encore chasser les équivoques, c’est‑à‑dire assembler les mots d’une même phrase de telle façon que leurs relations mutuelles se manifestent avec une évidence absolue. On préférera donc à tout autre l’ordre direct ou naturel des constructions, qui est aussi celui de l’entendement et des rapports logiques : agent‑action‑passion, sujet‑verbe‑objet. Et l’on refusera d’autant plus le désordre de l’inversion que le français a choisi de marquer le rang des mots par leur place dans l’énoncé. Cette exigence nouvelle de clarté, de précision, de rigueur et d’ordre constitue l’un des éléments fondateurs essentiel

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d’un nouvel être du langage qui naît avec le siècle. Car le projet même du perfectionnement d’une langue particulière (le français en l’occurrence) suppose la rupture préalable (pour nous évidente depuis l’âge classique, précisément) de la relation intime qu’entretenait jadis le langage avec les choses du monde. Pour la pensée de la Renaissance en effet, une seule langue peut être dite parfaite, celle qui fut à l’origine donnée aux hommes par Dieu lui-même. Cette langue originelle était parfaite parce quelle était vraie ; parce que ses mots, choses parmi les choses, naturels et nécessaires, étaient non seulement la marque mais aussi la forme parfaitement ressemblante de ce qu’ils nommaient. Les mots étaient alors la vérité des êtres et des choses parce qu’ils en manifestaient l’essence. Mais depuis que Babel a détruit cette transparence et cette vérité première du langage, aucun des idiomes qui ont succédé à la langue primitive ne saurait prétendre à quelque perfection ou perfectionnement que ce soit. C’est pourquoi quiconque entend procéder, ici et maintenant, au perfectionnement d’une langue particulière, doit d’abord proposer de la perfection du langage c’est-à-dire de son être même une définition nouvelle. Il doit donc accepter de séparer les mots et les choses, oublier la langue primitive et la recherche des ressemblances, pour fonder enfin la perfection du langage et des langues sur d’autres critères que ceux de la vérité ou de l’évidence de la désignation.

Qu’est-ce alors que le langage ? Bien avant les travaux de Port-Royal, la réponse des instituteurs de la langue classique est celle de la représentation. Le langage ne dit plus les choses : il ne fait que représenter les idées des hommes. Et chaque langue particulière invente à cette fin des moyens qui lui sont propres. Le langage humain n’est donc véritablement que la pensée représentée, manifestée à l’extérieur d’elle-même, sensible à autrui.

Alors il devient possible de considérer les degrés variables de la perfection ou de l’imperfection des langues particulières, entendant par là la qualité inégale des représentations qu’elles sont susceptibles de meure en rouvre par le jeu complexe de leurs éléments spécifiques. II n’est donc plus absurde, bien au contraire, de travailler à leur perfectionnement, c’est-à-dire à la recherche d’une image toujours plus claire et plus précise, en même temps que plus douce et plus agréable, des idées et de leurs relations dans l’acte de pensée. Toute la perfection de la langue classique est dans cette double exigence.

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Ainsi, lorsque s’élabore à Port‑Royal le texte fondateur de la science du langage des 17ème et 18ème siècles la langue française perfectionnée étale déjà dans l’espace des représentations la succession de ses mots clairement définis et soigneusement distingués, régulièrement assemblés selon l’ordre naturel des idées, image accomplie et fidèle de l’activité de pensée.

Si donc le projet d’une grammaire générale apparaît en France au milieu du 17ème siècle, ce n’est pas, à l’évidence, le fruit d’un hasard heureux.

D’abord, bien sûr, parce que c’est de l’épistémologie cartésienne que procède la certitude qu’au‑delà du particularisme des faits observables opèrent des principes universels et accessibles à la raison humaine. D’où la possibilité même d’une grammaire générale et raisonnée.

Ensuite – mais sans doute a‑t‑on sous‑estimé l’incidence de ce facteur essentiel – parce que les travaux des instituteurs de la langue classique ont largement préparé les esprits aux «diverses réflexions sur les vrais fondemens de l’art de parler» proposées en 1660 par Arnauld et Lancelot. En effet, l’idéal de clarté auquel les artisans du perfectionnement de la langue française soumettent avec autorité leur entreprise, aboutit finalement à une véritable mise à nu, qui est aussi une mise en évidence, des conditions premières de la représentation : distinguer, définir, ordonner. Cette exigence de clarté ‑ que l’on retrouve sans cesse à l’oeuvre dans l’analyse quasi obsessionnelle des significations, dans la condamnation maniaque des constructions «louches» ou encore dans les limites assignées à l’usage des figures ‑ cette exigence de clarté, donc, conduit à une indiscutable rationalisation de la langue française. Non que ses instituteurs prétendent en raisonner les usages, bien au contraire : on se souvient de l’avertissement de Vaugelas, précisant que «ceux‑là se trompent lourdement, & pèchent contre le premier principe des langues, qui veulent raisonner sur la nostre». Mais contrairement à ce qui a été

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affirmé trop superficiellement ici ou là, l’absolue prééminence accordée au bon usage des élites n’exclut nullement la reconnaissance du déterminisme essentiel de la raison dans le fonctionnement de la langue.

Mais revenons à Vaugelas, le plus intransigeant sans doute des défenseurs de la primauté de l’usage. «La façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps» définit donc le bon usage de la langue française, usage à partir duquel doivent être tranchés tous les doutes et les hésitations, quelque contraires à la raison que puissent paraître les décisions de cette élite. On devra ainsi dire et écrire cent mille escus vaillant et non, comme l’exigerait la stricte dérivation du participe du verbe valoir, cent mille escus valant ; ou encore pour éviter «le mauvais son des trois i», péril éminent et non péril imminent , bien que l’usage conduise ici à un changement contre raison de la signification des mots... Appartient également au seul usage de la langue tout ce qui s’y fait sans raison comme, par exemple, «la variation ou la ressemblance des temps & des personnes aux conjugaisons des verbes». Car, ajoute Vaugelas, «quelle raison y a-t-il que j’aimois veüille plustost dire ce qu’il signifie que j’aimeray, ou que j’aimeray veüille plustost dire ce qu’il signifie que j’aimois, ny que je fais & tu fais se ressemblent plustost que la seconde et la troisième personne tu fais & il fait». La relation du mot signifiant et de l’idée signifiée – ici les idées de personne et de temps attachées à telles ou telles combinaisons de sons ou graphies particulières – est parfaitement arbitraire puisque résultant «de la seule fantaisie des premiers hommes qui ont fondé la langue».

En conséquence, le choix actuel de «la façon de parler & d’escrire» que l’on déclarera correcte ne saurait en aucun cas appartenir à la raison puisque celle-ci fut totalement étrangère aux choix originels des significations et des tours de phrase qui constituèrent peu à peu notre langue.

Tel est donc l’empire de l’usage des élites : s’imposer, contre des usages concurrents (populaires, provinciaux, universitaires, archaïques, etc.) comme la seule façon de parler et d’écrire qui puisse revendiquer une absolue correction. Et le

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seul fondement de l’excellence de cet usage réside dans la qualité proclamée des usagers : l’usage des élites est l’élite des usages.

Il y a là, bien sûr, un point de vue totalement opposé à celui que défendront quelques années plus tard les “Messieurs de Port-Royal”. Dans la première moitié du 17ème siècle, la Cour et les Salons identifient absolument le bel et le bon usage, ce qui les conduit toujours à préférer, contre la raison même, ce qu’ils considèrent comme de bon goût. Mais on est plus austère à Port-Royal, et donc plus rigoureux : les cartésiens Arnauld, Lancelot et Nicole ne peuvent accepter que l’on abandonne à une élite discutable et futile, plus sociale qu’intellectuelle, la détermination du bon usage de la langue. Si le langage n’est que représentation de la pensée, le degré de perfection d’une langue particulière ne peut dépendre que de la précision et de la fidélité avec lesquelles elle est capable de «peindre» les idées et leurs relations dans l’activité de pensée. Ce double critère de fidélité et de précision doit évidemment prévaloir sur toute autre considération, et particulièrement sur les prétendus arguments inspirés par l’esthétique frivole qui règne trop souvent, au dire des sévères jansénistes de Port‑Royal, sur la Cour et les Salons.

Du point de vue de la pratique littéraire, cette revendication contradictoire de l’usage et de la raison pour la maîtrise exclusive de la langue n’est pas sans conséquences ; car il apparaît avec évidence que les théoriciens rationalistes de Port‑Royal manifestent à l’égard de la création littéraire et des jeux de l’invention langagière la méfiance même qu’ils réservent généralement à toute forme de frivolité. Mais du point de vue d’une science du langage, ce désaccord sur la prééminence de l’usage ou de la raison dans la détermination du bon usage est finalement de peu d’intérêt. D’abord parce que l’usage demeure, sauf exception, globalement conforme à la raison ; ce que reconnaît bien évidemment Vaugelas à propos, par exemple, de «la plus part des constructions grammaticales» ou de l’indispensable distinction des signes représentatifs d’idées distinctes : mais il s’agit là de

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essentiel, dont se satisfont parfaitement les «raisonneurs» de Port‑Royal.

Ensuite parce que les exceptions “contre raison” ne peuvent s’établir, se généraliser et subsister ‑ malgré le contresens ou la faute de construction qu’elles supposent ‑ qu’à la condition de n’être pas exclusives de la désignation de l’idée initialement représentée. Ainsi, par exemple, lorsque Desportes commet, poussé par la nécessité de la rime, la faute grave d’utiliser le participe du verbe recouvrir au lieu de celui, correct, du verbe recouvrer, il n’est ensuite largement suivi et imité que parce que cet usage fautif ne nuit pas, dans le fonctionnement quotidien de la langue, à la représentation de l’idée initialement désignée. Ainsi, reconnaît Vaugelas, «l’Usage (...) a estably recouvert pour recouvré, c’est pourquoi il n’y a point de difficulté qu’il est bon». On peut faire les mêmes remarques à propos de je va pour je vais, vaillant pour valant, courte‑pointe pour contrepointe, etc., etc. . Ces expressions fautives finissent par être généralement acceptées parce qu’elles ne créent pas d’équivoque dans l’usage courant de la parole : c’est bien la même idée qui se voit désignée (une somme d’argent récupérée, une couverture piquée de points d’aiguilles sur le dessus et le dessous) par l’expression originale (recouvré, contre‑pointe) et son dérivé «contre raison» (recouvert, courte‑pointe). Ainsi, et bien qu’à l’évidence du sens se perde dans l’affaire (c’est‑à‑dire une certaine raison de l’usage, celui‑ci glissant un peu plus vers l’arbitraire), le mot conserve sa fonction capitale de désignation et de distinction, garantissant ainsi le bon fonctionnement du langage.

La querelle de l’usage et de la raison ne concerne donc nullement la problématique des conditions nécessaires de la représentation, mais seulement la détermination de l’instance qui aura pouvoir de décider, parmi des usages concurrents, pratiquement équivalents et largement contingents, celui qui sera proclamé correct à l’exclusion de tous les autres. Les rationalistes, qui veulent toujours plus d’ordre, choisiront la règle ; les écrivains et les

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poètes, qui veulent d’abord plaire, préféreront l’usage. Mais ni les uns ni les autres ne pourront tolérer un usage à contresens qui invaliderait la signification, ou une construction louche dont l’équivoque interdirait l’exacte reconnaissance de l’analyse des idées.

Les théoriciens de la représentation et les artisans du beau langage sont donc, comme on pouvait s’y attendre, en plein accord sur l’essentiel : la nécessaire clarté de l’énoncé, indispensable condition de l’analyse par autrui d’une pensée représentée. Avant d’être ornementation et agrément, toute parole prononcée ou écrite est d’abord l’image d’un ordre : l’ordre des idées dans l’acte de pensée, marqué dans le discours par les signes syntaxiques de la concordance et du régime, la variété des formes verbales, la diversité des éléments de conjonction, etc. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tous, écrivains et philosophes, s’accordent aux 17ème et 18ème siècles pour affirmer de la langue française qu’elle touche alors à ce «comble de perfection» qu’aucune langue, sans doute, n’a jamais atteint avant elle : car elle a su devenir, de toutes les langues particulières, la plus ordonnée, la plus rigoureuse, la plus précise ; en un mot, la plus claire. Les adeptes du beau langage ajoutent qu’elle est aussi la plus douce, la plus polie et la plus élégante pour avoir su se plier, quand du moins cette soumission ne nuisait pas à la clarté de l’énoncé, aux usages exclusifs d’une élite strictement policée. Mais en ce qui concerne une science du langage, c’est‑à‑dire une analyse de la parole dans ce qu’elle a d’universel, cet ajout est tout à fait secondaire...

Née de la rencontre d’une langue qui mesure sa perfection à la transparence de ses énoncés et d’une philosophie qui se proclame «connaissance de la vérité par ses premières causes», la grammaire générale & raisonnée de Port‑Royal synthétise en une science nouvelle la pratique des fondateurs de la langue classique et les principes de l’épistémologie cartésienne. Encore une fois, la grammaire générale, science de l’universel, n’est en aucun cas une grammaire de la langue française. Mais elle doit beaucoup, cependant, à cette langue «classique» dont l’obsession de clarté

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a mis en évidence, bien avant leur énoncé cohérent en un corps de savoir, «les vrais fondements de l’art de parler». D’où l’exceptionnelle unanimité des 17ème et 18ème siècles quant à une théorie générale du langage à laquelle désormais toute pratique langagière réfère inévitablement ses fondements théoriques. Pure représentation de la pensée, le langage perd toute opacité, toute connivence mystérieuse avec les choses du monde, pour n’être plus que l’objet parfaitement transparent d’une science nouvelle dont les principes universels ne visent à définir que les conditions d’un fonctionnement. Du même coup, la problématique des langues particulières change radicalement de nature : les différentes manières de parler cessent d’être les avatars maudits, troubles et dégénérés de la langue adamique, pour n’être plus désormais que l’ensemble des usages arbitrairement choisis par chaque peuple – selon ses goûts et ses maeurs spécifiques, ou les circonstances de son histoire – pour exprimer ses pensées. Les langues particulières ne sont plus que les modes d’être possibles et parfaitement équivalents d’un même langage. La langue algonquine, par exemple, et même le caquetage des Hottentots du Cap , fonctionnent en effet selon les mêmes principes universels et nécessaires que la plus perfectionnée des langues européennes ; et c’est encore la même finalité – manifester la pensée à l’extérieur d’elle-même – qui a requis ici et là l’institution des unes et des autres.

C’est cette généralité, c’est-à-dire cette équivalence de but et de moyens, que raisonne la nouvelle science grammaticale en dépassant le simple constat des usages et de leur particularisme pour accéder à la connaissance des principes qui en découvrent les raisons, c’est-à-dire la cohérence nécessaire. De ce point de vue, donc, et par delà l’arbitraire des moyens mis en oeuvre par chaque idiome (voix et articulations, signes syntaxiques, etc.), toutes les langues particulières peuvent être reconnues comme parfaitement équivalentes.

Cependant, il en va de cette théorie comme de tout principe fondateur de la connaissance humaine : elle doit être capable, en tant que «vérité première», de rendre compte du détail des faits particuliers qu’elle

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prétend soumettre à son autorité. Or ce principe d’équivalence des langues particulières – absolument essentiel à la théorie générale du langage comme représentation de la pensée, et à ce titre parfaitement acceptable dans son abs­traction théorique – perd brutalement sa lumineuse évidence quand l’infinie diversité des pratiques langagières passées et présentes étale devant l’observateur un spectacle dont les tableaux s’avèrent fort inégaux, tant du point de vue de la quantité (richesse lexicale) que de celui de la qualité (grossièreté des idiomes barbares ou élégance raffinée de la langue des salons). A l’évidence, ce principe d’équivalence peut sembler de prime abord aussi paradoxal que ne le fut par exemple, quelques années plus tôt, le principe d’inertie comme vérité première des états indifférents de mouvement ou de repos de la matière. Qui, en effet, osera soutenir que les vers de Malherbe, Boileau ou Racine ne valent pas davantage que les misérables et grossières paroles échangées dans les huttes forestières de la Nouvelle France ? Sans aller jusqu’à de tels excès, la plupart des Cours d’Europe n’ont‑elles pas, de fait, reconnue la moindre valeur de leur langue nationale en adoptant le français jusque dans leur usage quotidien ?

Qu’est‑ce donc que cette équivalence proclamée des idiomes ? Est‑il vraiment possible d’assigner à tous les mots d’une langue, terme à terme, les mots équivalents d’une autre langue ? Qu’en sera‑t‑il des constructions et des tours de phra­ses ? Est‑il possible de dire et d’écrire en russe ou en allemand, en italien ou en anglais, tout ce que l’on exprime en français ? A l’inverse, peut‑on affirmer que c’est toujours Homère ou Virgile que l’on a sous les yeux quand on les découvre en français ? Qu’est‑ce donc que les grammairiens appellent valeur ?

C’est à toutes ces questions que doit être capable de répondre la grammaire générale si elle veut que soient validées, en tant que principes universels, les conditions qu’elle assigne à l’exercice de la parole, prononcée ou écrite en quelque langue que ce soit.

D’où le propos de cet essai : questionner les praticiens de l’équivalence des langues à l’âge classique (pédagogues et traducteurs) pour confronter leurs pratiques (méthodes d’ensei­gnement des langues étrangères et systèmes de traduction) aux principes théoriques de la nouvelle science du langage, dont elles valideront ou invalideront les prétentions universelles.

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