Chapitre IV - LES PRINCIPES DE LA TRADUCTION À L’AGE CLASSIQUE

En instituant les langues étrangères en tant que représentations équivalentes d’une pensée universelle, la grammaire générale fondait de jure l’autonomie et l’égale dignité des langues «vulgaires» modernes relativement aux langues «nobles» de l’Antiquité.

«Dès qu’une façon de parler est ou a été celle d’une grande nation policée, & qu’elle a paru propre à transmettre à la postérité les ouvrages des Auteurs ; elle a dès lors autant de droit à la dénomination de Langue que la plus ancienne qu’on puisse découvrir».

Aussi le rudiment latin ne saurait‑il désormais justifier sa prétention exorbitante au statut de paradigme grammatical universel. Du point de vue de la science du langage – c’est‑à‑dire de la science des conditions de possibilité d’une représentation de la pensée par la parole – les procédés syntaxiques particuliers du latin sont parfaitement équivalents à ceux de n’importe quelle langue analogue moderne, comme sont équivalents les mots qui, dans la multitude des langues particulières, désignent les mêmes idées par des combinaisons de sons très différentes et parfaitement arbitraires. D’où, on l’a vu, la possibilité théorique d’un apprentissage facile et rapide des langues étrangères fondé sur la reconnaissance, à partir de la langue maternelle de l’élève, des procédés syntaxiques particuliers de la langue nouvelle. Or, c’est paradoxalement de ce tableau des équivalences, réalisé avec plus ou moins de bonheur par les nouvelles méthodes d’enseignement et les dictionnaires de langues étrangères, que procède au 18ème siècle une révision critique de la problématique des particularismes.

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De «l’équivalence» à la «propriété»

Enseigner le latin en latin, c’était s’interdire de fait toute interrogation sur la spécificité des procédés syntaxiques de cette langue et conforter par là même une latinisation caricaturale mais commode de la grammaire des langues vulgaires. C’est ce que constate l’abbé Girard :

«Tout ce qu’on a donné au Public sur ce sujet ne s’est présenté que sur un air docile & soumis aux leçons des premières écoles : on n’a pas même imaginé qu’il fût permis de se proposer un autre modèle que le Rudiment latin du Collège.»

Il n’a pas suffi en effet que soit reconnue l’excellence de la langue française et sa prétention légitime au statut de langue d’enseignement pour qu’une attention nouvelle soit portée à la différence des génies et des procédés spécifiquement mis en oeuvre par les langues anciennes et modernes. On a vu que la «mise en françois» des méthodes d’apprentissage du latin ou des langues vulgaires ne remet nullement en cause, au 17ème siècle, le modèle universellement latinisant de l’analyse grammaticale : c’est ainsi que l’on décline les articles en français, italien ou espagnol, ou encore que l’allemand se voit affublé d’un vocatif et d’un ablatif. Bien plus, dans l’optique qui est celle de la grammaire générale, les singularités n’importent qu’en tant que manifestations équivalentes de la même nécessité, c’est‑à‑dire de la même raison à l’œuvre dans toutes les langues. C’est pourquoi la grammaire générale n’est jamais une grammaire comparée : le jeu des singularités n’est pour elle que l’occasion répétée de valider l’universalité des mêmes principes. Aussi les nouvelles méthodes d’enseignement s’efforcent‑elles d’introduire l’élève dans l’espace commun de sa langue maternelle et de la langue nouvelle, là où se joue précisément l’équivalence des singularités. La Routine de Dumarsais constitue à cet égard un idéal achevé : au latin francisé de la ligne supérieure répond terme à terme le français latinisé de la ligne inférieure. La version est ici parfaite, le jeu des singularités littéralement aboli par sa mise à plat dans le tableau multilinéaire des équivalences.

Notons donc qu’il ne suffit pas d’enseigner le latin, l’italien ou l’espagnol en français pour qu’aussitôt soit mise en doute, ou du moins en question, la transparente équivalence des langues particulières. Bien au

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contraire, la distinction fonctionnelle de la langue enseignante et de la langue enseignée, mise en oeuvre par ces nouvelles méthodes, suppose cette transparence, c’est-à-dire cette rencontre au lieu commun de toutes les représentations singulières : la même analyse de la même pensée. Paradoxalement, ce n’est pas dans leur particularisme qu’il faut chercher l’essence des langues particulières, mais bien plutôt dans l’équivalence de leurs procédés : car les singularités ne sont que de circonstance (les climats, les hasards de l’histoire, la conformation des organes, etc.), alors que les conditions de la représentation sont de nature (l’analyse, la syntaxe des éléments).

Cette problématique réductrice étant essentielle au projet d’une grammaire générale de toutes les langues possibles, une révision critique du statut des particularismes ne pouvait donc se faire que contre les grammairiens, puisqu’une telle entreprise conduisait inévitablement à privilégier la variété contre la transparence et la singularité contre l’équivalence. C’est ce qu’on a pu constater avec la méthode de Pierre Chompré et l’art d’enseigner les langues selon M. Pluche, directement inspirés de la critique, par l’abbé Batteux, de l’ordre analytique comme ordre naturel de toutes les langues possibles. Certes, ce n’est nullement le projet d’une grammaire générale qui est ici remis en cause, car les langues particulières sont toujours conçues et décrites comme des représentations fonctionnellement équivalentes de la même pensée :

«D’abord il n’y a point de langue qui ne soit composée d’autant de pièces qu’il en faut pour rendre par une imitation fidèle les différens membres de notre pensée. On y trouve donc des mots, les terminaisons & inflexions de ces mots, les différens emplois des inflexions ; & un certain accord dans les signes lequel représente l’accord, ou les rapports qui se trouvent entre les objets. Voilà la base : voilà l’ouvrage de la nature.»

Mais alors que les grammairiens déduisent de cette équivalence fonctionnelle des éléments et des procédés syntaxiques l’équivalence sémantique des énoncés spécifiques des langues particulières, Batteux et ses collègues de l’École royale militaire se refusent à considérer comme parfaitement équivalents du point de vue du sens les tours de phrase et constructions

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spécifiquement autorisés ou rigoureusement déterminés par tel ou tel type particulier de procédé syntaxique. En d’autres termes, même si les éléments de la parole, de l’oraison et de la syntaxe se voient naturellement affectés dans toutes les langues de la même finalité de représentation, leur mise en oeuvre spécifique ne conduit pas nécessairement à des énoncés parfaitement équivalents du point de vue, précisément, de cette représentation. Ainsi, dire en français ce jour met fin au long silence que j’avais coutume d’observer ces derniers temps, n’exprime pas toutes les idées énoncées par la phrase de Cicéron : Diuturni silentii (...), quo eram his temporibus usus (...), finem hodiernus dies attulit.

Que l’analyse de la pensée soit essentielle à l’exercice de la parole, nul ne le conteste aux grammairiens : mais que l’ordre analytique soit considéré comme l’unique fondement du sens, voilà ce que refusent Batteux et ses collègues qui découvrent dans la comparaison de la phrase françoise avec la phrase latine la fonction sémantique de l’arrangement des mots dans la phrase. Selon Dumarsais et Beauzée, le seul discours possible sur le sens est celui de la grammaire, c’est-à-dire de l’analyse : la mise en évidence des relations de concordance et de régime révèle, et elle seule, l’intégralité du sens d’un énoncé. Tout ce qui excède la marque de ces relations relève exclusivement d’une volonté stylistique (et non sémantique) d’ornementation poétique ou rhétorique du discours. Mais, proteste Batteux, comment l’ordre analytique pourrait‑il représenter la passion, l’intérêt, le sentiment de celui qui parle ? Comment une succession invariable pourrait-elle représenter l’ordre éminemment variable ou la quasi instantanéité dans lesquels se présentent spontanément les idées ? Or, de telles variations sont signifiantes, et une langue qui serait assujettie à un tour strictement uniforme serait absolument incapable de présenter une image fidèle de la pensée en exercice. Heureusement, reconnaît Batteux, même les plus analogues des idiomes disposent à cet égard de quelque liberté. Cependant, l’élaboration des nouvelles méthodes d’initiation aux langues étrangères, fondées sur une introduction raisonnée aux équivalences de la langue enseignante et de la langue enseignée, ne manquent pas de mettre en évidence des capacités très variables à cet égard. La comparaison du latin et du français est particulièrement éclairante : l’ordre très libre de la succession des mots

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dans la phrase latine autorise un recours fréquent à des figures éminemment expressives dont l’usage est quasiment interdit à une langue qui a choisi de marquer le rang des mots par leur place dans l’énoncé. Du strict point de vue de la représentation des idées (par exemple de l’ordre signifiant de leur succession ou de leur éminence relative), les procédés syntaxiques particuliers ne sont donc pas absolument équivalents. Ce que représente l’ordre analytique, c’est le squelette de la pensée, ou son cadavre. D’où son adéquation à l’exposition froide d’un ensemble d’idées raisonnées a posteriori ; c’est l’ordre de l’enseignement par excellence. Mais une pensée vivante qui s’élabore inévitablement sous l’aiguillon de l’intérêt obéit à une autre succession, à un rythme autrement variable : c’est cette pensée‑là que l’ordre oratoire est seul capable de représenter dans son intégralité.

Contemporains de la thèse de Batteux sur l’ordre naturel des mots dans la phrase, les travaux de l’abbé Girard, bien que procédant d’un tout autre point de vue, apportent à cette problématique nouvelle de la non‑équivalence des représentations des arguments théoriques d’une importance capitale. Grammairien, Girard veut découvrir et formuler les principes spécifiques qui déterminent, en français, «la manière dont (les mots) doivent être rangés dans le discours». Mais il faut au préalable renverser une tradition bien établie et «briser les chaînes sous lesquelles la Méthode Françoise gémit» du fait de l’absurde soumission générale au modèle latinisant. D’où la fonction capitale assignée par Girard au génie qui marque désormais «la différence la plus essensielle entre les Langues», différence bien plus importante que celle des sons et des articulations puisque c’est elle qui détermine la construction particulière des mots en discours et institue par là même le caractère de chaque langue en propriété irréductible. Quelle absurdité, en conséquence, que prétendre assigner au génie analogue du français les principes de la langue transpositive par excellence qu’est le latin ! Il faut donc réserver à la langue française une analyse spécifique, déterminer les catégories de mots qui lui sont propres et décrire, grâce à l’élaboration d’une terminologie adéquate, les combinaisons spécifiques par lesquelles elle constitue ses mots en phrases.

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Il va de soi, bien évidemment, qu’un tel projet de grammaire particulière n’est nullement contraire à celui d’une grammaire générale, puisqu’il s’agit finalement de découvrir et de décrire les procédés spécifiques par lesquels une langue particulière se soumet aux principes nécessaires et immuables du langage humain. Mais Girard marque avec beaucoup d’insistance la «différence essencielle» qui distingue, au sein des langues particulières, des groupes aux propriétés irréductibles : et cette insistance est à l’évidence en contradiction avec le point de vue des disciples de Port-Royal qui privilégient évidemment, contre la variété et la différence, le jeu pour eux fondamental des équivalences.

La grammaire générale, en effet, revendiquait d’abord, contre l’excellence exclusive et prétendue des langues anciennes, l’équivalence fonctionnelle de toute langue possible en tant que pensée représentée ; et tous ses efforts théoriques concourent à mettre en évidence, contre la variété arbitraire et superficielle des langues particulières, l’identité fondamentale et nécessaire des procédés de représentation. Or, presqu’un siècle après les travaux de Port-Royal, cette équivalence est unanimement reconnue et parfaitement banalisée. D’où un intérêt nouveau pour la variété, la différence, la «propriété» des langues, comme le dit si bien Pluche, intérêt dont Batteux et Girard seront les grands initiateurs. Après un siècle de généralité (une philosophie du langage), des langues particulières (essentiellement le français et le latin) font l’objet d’une attention et d’une analyse spécifiques. Bien sûr, comme je l’ai souligné à plusieurs reprises, ce regard neuf porté sur les particularismes est toujours, à bien des égards, celui d’une grammaire générale dont personne, d’ailleurs, ne prétend contester explicitement le bien fondé. Mais il n’en reste pas moins que cet embryon de grammaire comparée, même s’il réduit souvent ses conclusions à celles d’une inévitable stylistique, marque

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la première faille, la première défaillance, voire la première contradiction relevée au sein du système général des représentations : un monde, une pensée, un langage, des langues équivalentes. Le passage de l’universel au particulier, de la généralité aux variétés, perd, avec Girard et Batteux, sa transparente neutralité...

De l’enseignement des langues à la traduction

Il ne s’agit cependant, jusqu’à présent, que d’enseigner les langues étrangères. Et quelque irréductible que puisse paraître la variété des procédés mis en oeuvre par la langue enseignante et la langue enseignée, il est toujours possible de sensibiliser un débutant au tour de phrase spécifique d’une langue nouvelle, la pratique assidue de ses utilisateurs naturels demeurant à cet égard la plus sûre des méthodes. Par ailleurs, l’unique finalité de l’enseignement des langues étrangères est de permettre à l’élève d’accéder à l’usage de ces langues nouvelles : lire les auteurs latins en latin ; lire, écrire et parler les idiomes modernes. Certes, la différence des génies peut à cet égard accroître les difficultés de l’apprentissage, mais jamais elle ne les rend insurmontables : car il est toujours possible d’imiter les usages arbitraires de quelque langue étrangère, même s’il n’est pas toujours possible d’en définir d’exacts équivalents dans sa langue maternelle.

Mais qu’en sera-t-il alors de la traduction qui consiste précisément à proposer d’un énoncé formulé en une langue donnée un énoncé strictement équivalent exprimé dans une autre langue ? Car, s’agissant de traduction, on ne saurait se satisfaire de ces commodes mais infidèles approximations

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que sont la version et le commentaire, l’une ne proposant qu’une transcription littérale toute teintée des procédés de la langue originale, l’autre ajoutant au contraire à la représentation première de la pensée des idées qui l’explicitent mais ne lui appartiennent pas. Alors que les méthodes d’initiation à l’usage des langues étrangères peuvent parfaitement fonctionner sur la base de tels procédés de représentation, la traduction devra, quant à elle,

«rendre cette pensée comme on la rendroit dans le second idiome, si on l’avoit conçue, sans la puiser dans une langue étrangère. Il n’en faut rien retrancher, il n’y faut rien ajoûter, il n’y faut rien changer.»

Une traduction véritable doit donc être l’exact équivalent de l’énoncé original, tout en satisfaisant strictement aux exigences du génie spécifique de la langue traduisante. Nul exotisme n’est ici toléré :

«Le Traducteur doit parler sa propre langue, & non celle de son Auteur, parce qu’il ne parle qu’à des personnes de sa nation ; ainsi, il doit rendre les expressions particulières de l’original par d’autres expressions particulières de sa propre langue : en un mot, il doit parler comme l’Auteur auroit parlé, s’il avoit écrit en la langue du Traducteur.»

On retrouve ici le principe fondamental de la théorie de la représentation : une nature, une représentation du monde, une logique, des procédés de langue arbitraires dans leur diversité mais équivalents quant à leur finalité de représentation. Conséquence nécessaire de ce principe général : toutes les langues représentant la même pensée analysée par la même logique, toute parole énoncée ou écrite en une langue quelconque est toujours traduisible en une autre langue. Les procédés particuliers de tel ou tel idiome ne sont jamais un obstacle insurmontable puisqu’il suffit au traducteur de se référer à l’idée signifiée par l’original pour trouver sa représentation particulière dans la langue traduisante. C’est ce qu’affirme catégoriquement Dumarsais :

«Ainsi, celui qui traduit Térence pour apprendre la Langue Latine, doit traduire cette expression d’un esclave : Isthaec in me cudetur faba : Cette fève sera batüe sur moi. Mais celui qui nous en donne la traduction pour la faire entendre à ceux qui ne sçavent pas le Latin, doit faire parler Térence comme Molière : Ce sera aux dépens de mon dos.»

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Le particularisme, le tour de phrase spécifique, appartiennent à la lettre de l’original : et celle-ci importe peu à un traducteur qui doit toujours opérer, conformément à l’idéal défini par Cicéron, non ut interpres, sed ut orator. La version littérale, la copie verbum pro verbo n’est jamais une représentation fidèle de la pensée signifiée par l’original.

Comme on peut le constater, c’est l’exigence extrême de cette théorie de la traduction – ne rien ajouter, ne rien retrancher, ne rien changer – qui, paradoxalement, garantit la possibilité et la fécondité de la pratique traduisante à l’âge classique. Comment en effet se soumettre à la rigueur de tels principes sans évacuer définitivement les particularismes de la lettre pour se consacrer exclusivement à l’équivalence des idées, c’est-à-dire de l’esprit ? La magie du comme si (rendre une pensée originellement exprimée dans une langue étrangère comme si elle avait été primitivement formulée dans la langue traduisante) permet au grammairien‑théoricien d’écarter à bon compte le difficile problème de l’équivalence des textes par la garantie qu’elle lui donne de l’identité intertextuelle de la pensée représentée : un monde, une pensée, des langues...

Il suffit donc bien de comprendre l’idée énoncée par l’original pour être à même de la rendre avec exactitude – ne rien ajouter, ne rien retrancher, ne rien changer – dans la langue de copie. Même la différence la plus extrême dans le génie des langues considérées ne peut remettre en cause cette possibilité théorique de la traduction : si Démosthène ou Cicéron avaient parlé français, ils auraient su trouver dans le génie propre de cette langue, comme dans le grec ou le latin, les procédés adéquats d’un art du discours et de la persuasion. Et telle est précisément la tâche, difficile mais jamais impossible, qui incombe à leurs traducteurs.

Directement déduits des principes de la grammaire générale, les fondements théoriques de la traduction paraissent donc, tels que les formulent les grammairiens de l’âge classique, à la fois simples et efficaces : tout est toujours traduisible puisque toute idée peut toujours être exprimée dans toute langue. Seul obstacle majeur : la situation particulière et circonstancielle des peuples sur l’échelle des progrès de l’esprit humain, situation qui rend les uns susceptibles d’idées que les autres ne sauraient ni former ni, bien sûr, exprimer. On ne saurait traduire Newton en algonquin. Mais que les Indiens

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du Canada deviennent peu à peu physiciens et ils sauront inventer, au fur et à mesure de leurs besoins, les signes nouveaux de leurs idées nouvelles. Car les esprits, comme les langues qui en représentent l’activité, ne diffèrent entre eux que du plus au moins :

«Comme votre petite chaire est faite sur le même modèle que la mienne qui est plus élevée ; ainsi le système des idées est le même, pour le fond, chez les peuples sauvages et les peuples civilisés ; il ne diffère que parce qu’il est plus ou moins étendu : c’est un même modèle d’après lequel on fait des sièges de différentes hauteurs.

Or puisque le système des idées a partout les mêmes fondements, il faut que le système des langues soit, pour le fond, également le même partout.»

Conséquence nécessaire : si l’universalité de la pensée garantit absolument l’équivalence de ses représentations particulières – validant par là même «la copie qui se fait dans une langue d’un discours premièrement énoncé dans une autre» – la seule contestation possible de ce formidable optimisme théorique est celle de son fondement même, à savoir l’universalité de l’esprit humain. Hypothèse évidemment inacceptable, puisqu’elle menacerait de ruine non seulement la théorie du langage, mais encore toute la philosophie de l’âge classique.

«Des plans d’idées différents...»

Hypothèse scandaleuse, certes, mais expressément formulée cependant par l’un des esprits les plus audacieux des Lumières, Pierre Louis Moreau de Maupertuis. Ses Réflexions sur l’origine des Langues & la signification des mots

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s’ouvrent sur le constat déjà classique de l’influence déterminante du système des dénominations sur la nature, la forme et la validité des connaissances humaines. Mais alors que cette observation conduit généralement, surtout après Locke, à un examen critique de la relation des mots à la vérité des choses, elle débouche chez Maupertuis, à l’instar de Berkeley, sur une problématique de la perception qui exclut les choses mêmes en tant qu’objets de connaissance :

«Dans le langage ordinaire on dit, il y a des sons. La plupart des hommes se représentent les sons comme quelque chose qui existe indépendamment d’eux. Les Philosophes cependant ont remarqué que tout ce que les sons ont d’existence hors de nous n’est qu’un certain mouvement de l’air causé par les vibrations des corps sonores, & transmis jusqu’à notre oreille. Or cela, que j’aperçois lorsque je dis j’entends des sons, ma perception, n’a certainement aucune ressemblance avec ce qui

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se passe hors de moi, avec le mouvement du corps agité : voilà donc une perception qui est du même genre que la perception je vois, & qui n’a hors de moi aucun objet qui lui ressemble. La perception je vois un arbre n’est‑elle pas dans le même cas ? Quoique je puisse peut-être suivre plus loin ce qui se passe dans cette perception, quoique les expériences de l’Optique m’apprennent qu’il se peint une image de l’arbre sur ma rétine ; ni cette image, ni l’arbre, ne ressemblent à ma perception.»

Les perceptions sont alors – en l’absence de toute expérience, de toute épreuve décisive quant à la nature même de ce qui les cause – le seul réel auquel puisse jamais prétendre accéder l’esprit humain. On atteint ici les limites de la théorie de la représentation : car l’arbitraire qui caractérise classiquement la relation du signe à l’idée signifiée s’étend également, chez Maupertuis, à la relation absolument indéfinissable de la perception à la chose perçue :

«D’ailleurs que sert-il de dire qu’il y a quelque chose qui est cause que j’ai les perceptions je vois, j’entends, je touche, si jamais ce que je vois, ce que je touche, ce que j’entends ne lui ressemble. J’avoue qu’il y a une cause d’où dépendent toutes nos perceptions, parce que rien n’est comme il est sans raison. Mais quelle est cette cause ? Je ne puis la pénétrer, puisque rien de ce que j’ai ne lui ressemble.»

L’idée n’est plus une image ou une copie de la chose : quelque chose occasionne certes les sensations en excitant les sens, faisant ainsi naître dans l’esprit des idées de couleur, d’étendue, d’impénétrabilité, de son, d’odeur, etc. ; mais ces perceptions ne ressemblent pas plus à leur cause (c’est‑à‑dire à la chose qu’elles représentent) que les voix et les articulations ne ressemblent aux idées qu’elles désignent.

Or, admettre la validité d’une telle proposition équivaut à ruiner les fondements mêmes de la théorie de la représentation, à savoir l’existence d’un réel dont l’ordre universel fonderait de droit et de fait celui des idées qui le représentent. Si rien ne permet désormais de garantir la conformité de l’ordre des idées avec celui des choses, c’est l’universalité de l’esprit humain– c’est-à-dire l’universalité de sa représentation du réel – qui se voit contestée :

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tous les hommes n’ont plus nécessairement la même image du monde.

Bien plus, à l’arbitraire de ces représentations s’ajoute inévitablement l’arbitraire de leur analyse par le langage. En l’absence d’une référence évidente à un ordre naturel des choses qui imposerait sa structure et son «découpage» à l’espace des représentations, celui-ci peut donc être analysé, c’est-à-dire découpé, de bien des manières différentes ; et rien ne permet d’affirmer que tous les hommes ont jadis affecté les signes de leurs langues à des parties semblablement définies de leurs perceptions. On peut ainsi facilement imaginer que si certaines langues appellent arbre «ce qui a une certaine figure indépendamment de sa verdeur», d’autres ont parfaitement pu vouloir intégrer à l’acception de ce terme la verdeur comme caractère essentiel, inventant alors un autre mot pour désigner «un arbre sans verdeur et sans feuille». Les hommes ne parlent donc plus nécessairement le même langage ; les langues particulières ne sont plus naturellement équivalentes. D’où l’intérêt nouveau de leur étude comparative :

«On voit assez que je ne veux pas parler ici de cette étude des langues, dont tout l’objet est de savoir que ce qu’on appelle pain en France s’appelle bread à Londres. Plusieurs langues ne paraissent être que des traductions les unes des autres ; les expressions des idées y sont coupées de la même manière, & dès lors, la comparaison de ces langues entre elles ne peut rien nous apprendre ; mais on trouve des langues, surtout chez les peuples fort éloignés, qui semblent avoir été formées sur des plans d’idées si différents des nôtres, qu’on ne peut presque pas traduire dans nos langues ce qui a été une fois exprimé dans celles‑là. Ce serait de la comparaison de ces langues avec les autres, qu’un esprit philosophique pourrait tirer beaucoup d’utilité.»

On découvrirait ainsi que tous les hommes n’ont pas nécessairement développé les mêmes systèmes de connaissances, ceux-ci dépendant essentiellement de l’analyse originelle des perceptions opérée par les signes du langage. Et l’on constaterait en conséquence, s’il était possible que «nous nous transportions chez des nations fort éloignées, dont les savants n’eussent jamais eu de communication avec les nôtres», qu’il serait très difficile, voire

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impossible, de nous entendre : toutes les langues possibles ne sont donc pas nécessairement équivalentes...

Malheureusement, Maupertuis ne propose aucun fait de langue susceptible de valider sa thèse, et l’on découvre très vite qu’il n’entend nullement, dans ses Réflexions, se livrer à une étude comparée des langues européennes et des langues de «nations fort éloignées» : seule l’intéresse en fait la possibilité théorique d’un découpage variable du matériel perceptif par le langage, possibilité suffisante pour révoquer en doute l’universalité de la représentation et la nécessité de son adéquation à un réel devenu hypothétique. Provocation théorique ? Indiscutablement, Maupertuis entend pousser à la limite les conséquences de l’arbitraire du signe (idée ou mot). Et personne au 18ème siècle n’a accepté, comme on pouvait s’y attendre, de le suivre dans une proposition qui remettait totalement en cause les fondements mêmes de la théorie générale de la connaissance, à savoir l’analogie de l’ordre naturel du monde et de l’ordre de ses représentations par les idées et les mots. Si l’on critique alors avec Locke «l’imperfection» et «l’abus» des mots, si l’on se défie des idées générales et confuses, c’est parce qu’on entend bien se préserver, par la rigueur d’une méthode de découverte éprouvée, de ces vices de la connaissance nés de la paresse et de la faiblesse ambitieuses de l’esprit humain. Newton a su soumettre les prétentions de la philosophie naturelle «aux expériences et à la géométrie» ; Locke a su réduire la métaphysique au champ strictement défini d’une «physique expérimentale de l’âme.»

Aussi ont‑ils pu découvrir (et non inventer comme l’avait fait Descartes) l’ordre nécessaire qui préside à la succession des phénomènes, qu’il s’agisse du mouvement des corps ou de la génération des idées. Telle est la voie royale d’un savoir véritable que ses progrès valident chaque jour davantage. Et il faudrait renoncer à ces acquis formidables sous le prétexte fallacieux que les perceptions de l’âme ne «ressemblent» pas aux objets qu’elles représentent ? Mais l’expérience la plus sûre et la plus répétée, proteste Turgot, s’inscrit en faux contre «un jeu d’esprit assez déplacé pour quiconque n’est plus étudiant en métaphysique» :

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«(...) quand les impressions que les objets font sur nous nous paraissent partir d’un centre commun, quand, en les suivant jusqu’à leur origine, on remonte à une cause commune ; alors on a raison de la croire hors de nous : ainsi le tact qui sent, par la résistance d’un objet aux mouvements de notre corps ; ainsi la vue qui vient de la réflexion de la lumière par la surface des corps. Cette suite de perceptions d’un même objet, en divers temps et diverses circonstances, dont les ressemblances et les différences paraissent également fondées sur l’existence d’un objet toujours le même ou en différents états, tout cela prouve l’existence de cet objet ; et les gestes dont j’ai parlé ci‑dessus prouvent que, naturellement, nous disons : voilà un objet hors de nous, la source de nos sensations.»

Bien sûr, rien ne permet d’affirmer que la perception soit une copie exacte de la chose perçue ; mais il faut admettre cependant, puisque la reproduction expérimentale d’un phénomène valide la succession nécessaire des faits qu’elle permet de prévoir, qu’il y a analogie totale entre l’ordre des faits et celui des représentations. Le son, vibration du corps sonore, ne «ressemble» certes pas à l’image acoustique qu’en perçoit l’esprit humain. Mais à une longueur et une tension données de la corde vibrante correspond toujours la même perception de hauteur sonore. Et l’on peut très exactement prévoir quelle hauteur de son nouvelle résultera nécessairement – toutes choses égales d’ailleurs – d’une variation en plus ou en moins de la longueur de la corde. L’ordre des perceptions répond donc terme à terme à celui des choses, et cela seul importe pour fonder un savoir rigoureux.

Mais que répondre à Maupertuis quant aux «plans d’idées différents» qui résulteraient d’une analyse variable des perceptions par les mots ? D’abord, comme on vient de le voir, que les perceptions de tous les hommes, parce qu’elles résultent de sensations identiques nées de la rencontre des mêmes sens et du même réel, seront toujours fondamentalement semblables :

«Ces plans d’idées sont de l’invention de M. de Maupertuis. Tous les peuples ont les mêmes sens et, sur les sens, se forment les idées.»

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Mais surtout, il importe de noter que l’existence des objets extérieurs est d’une telle évidence pour le sauvage ou le jeune enfant, que ceux-ci prétendront toujours désigner par les mots d’un langage débutant, non les perceptions dont ils n’ont aucune conscience claire, mais bien les objets eux‑mêmes qu’ils croient percevoir sans médiation :

«Le premier dessein du langage et le premier pas est d’exprimer les objets, non les perceptions : ce second dessein ne vient à l’esprit que lorsque, dans le sang-froid du retour sur soi‑même, la perception devient elle‑même un objet de perception.»

Les mêmes choses du monde étant semblablement perçues (même si les perceptions ne «ressemblent» pas aux choses), les mots qui les désignent (même si ceux-ci ne «ressemblent» pas plus aux perceptions que ces dernières aux objets extérieurs) les mots, donc, décomposeront partout semblablement la même «image» du réel. A Maupertuis qui se demande ce que seraient nos propositions «si l’on avoit établi d’autres langages», Turgot peut donc répondre :

«Si l’on avait établi d’autres langages, ç’aurait été sur la base des sens ; ainsi les propositions auraient été à peu près les mêmes (...).»

Ce que confirme Condillac un quart de siècle plus tard :

«La pensée, considérée en général, est la même dans tous les hommes. Dans tous, elle vient également de la sensation ; dans tous, elle se compose et se décompose de la même manière.»

Et voilà pourquoi les langues demeurent, sans trop de difficulté, traduisibles les unes dans les autres.

«Le chinois est bien difficile...»

Sans trop de difficulté ? Voire. Même en laissant de côté pour l’instant

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le difficile problème de la traduction du style, on peut trouver dans la pratique traduisante des 17ème et 18ème siècles l’écho de formidables difficultés dans la recherche des équivalences. Maupertuis évoque dans ses Réflexions une éventuelle confrontation des langues européennes avec celles de «nations fort éloignées dont les savants n’eussent jamais eu de communication avec les nôtres». Or, il se trouve qu’une telle rencontre a eu lieu dès le 16ème siècle, avec l’arrivée puis l’installation des missionnaires catholiques en Chine. En effet, il ne s’agit plus alors, avec les Chinois, de peuples sauvages et ignorants dans les langues desquels il faut inventer ou transplanter les concepts qui leur font, faute d’idées, inévitablement défaut. Au contraire, l’incroyable mais incontestable antiquité de l’Empire du Milieu, la sagesse de la religion des Lettrés et la sublime vertu de l’enseignement confucéen attestent à l’évidence la perfection nécessaire de la langue chinoise. Mais que celle‑ci paraît étrange, cependant, et combien difficile ! L’apprentissage du chinois est le premier calvaire des missionnaires, comme en témoigne la lettre désolée d’un R.P. jésuite (que je ne résiste pas au plaisir de citer longuement), confronté à l’étrangeté de ce mode particulier de représentation des idées :

«Le chinois est bien difficile. Je puis vous assurer qu’il ne ressemble en rien à aucune langue connue. Le même mot n’a jamais qu’une terminaison ; on n’y trouve point tout ce qui dans nos déclinaisons distingue le genre et le nombre des choses dont on parle. Dans les verbes, rien ne nous aide à faire entendre quelle est la personne qui agit, comment et en quel temps elle agit, si elle agit seule ou avec d’autres. En un mot, chez les Chinois le même mot est substantif, adjectif, verbe, adverbe, singulier, pluriel, masculin, féminin, etc. C’est à vous qui écoutez, à épier les circonstances et à deviner.

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Ajoutez à tout cela, que tous les mots de la langue se réduisent à trois cents et quelques uns ; qu’ils se prononcent de tant de façons qu’ils signifient quatre vingt mille choses différentes qu’on exprime par autant de caractères.

Ce n’est pas tout. L’arrangement de tous ces mono-syllabes paraît n’être soumis à aucune règle générale ; en sorte que pour savoir la langue, après avoir appris tous les mots, il faut apprendre chaque phrase en particulier ; la moindre inversion ferait que vous ne seriez pas entendu des trois quarts des Chinois.

Je reviens aux mots. On m’avait dit : chou signifie livre. Je comptais que toutes les fois que reviendrait le mot chou, je pourrais conclure qu’il s’agissait d’un livre. Point du tout, chou revient, il signifie un arbre. Me voilà partagé entre chou livre, et chou arbre. Ce n’est rien que cela ; il y a chou grandes chaleurs, chou raconter, chou aurore, chou pluie, chou charité, chou accoutumés, chou perdre une gageure, etc. Je ne finirais pas si je voulais rapporter toutes les significations du même mot.

Encore si on pouvait s’aider par la lecture des livres ; mais non, leur langage est tout différent de celui d’une simple conversation.

Ce qui sera surtout et éternellement un écueil pour tout Européen, c’est la prononciation. Elle est d’une difficulté insurmontable (...). Heureusement que les Chinois sont patients, et qu’ils sont toujours étonnés qu’un pauvre étranger puisse apprendre deux mots de leur langue.»

Sans doute est-ce cette étrangeté qui conduit l’abbé Girard à constater, à l’occasion de l’exposé de sa problématique des lan­gues mères et de la filiation éventuelle des langues successives, que

«pour le Chinois, quoique son existence soit connue, on le regarde comme d’un autre monde.»

Les jésuites, cependant, comme leurs ennemis de la célèbre Querelle des rites (Dominicains, franciscains, MM. des Missions Etrangères), parviennent finalement à une maîtrise acceptable de la langue chinoise. Mais les impératifs spécifiques du prosély­tisme exigent bien davantage que le simple (!) usage de la langue dans le contexte des us et coutumes du pays, puisqu’il s’agit d’y enseigner une religion nouvelle dont les concepts essentiels n’ont pas nécessairement d’équivalents dans la pensée chinoise. Se pose alors le problème crucial de la représentation, dans une

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langue particulière, d’idées issues de ce que nous appellerions aujourd’hui une culture étrangère :

«Tout commença en effet lorsque les premiers jésuites qui arrivèrent en Chine durent choisir dans le vocabulaire du pays un mot pour traduire le concept chrétien de Dieu.»

Il faut souligner cependant que le problème ne parut nulle­ment insurmontable aux missionnaires, et cela d’autant moins que leur appréhension de la pensée chinoise était conditionnée par d’imprudentes mais inévitables projections de leur univers spécifique. Bien plus, la certitude qui était la leur de l’unité du genre humain, de l’unicité de son origine et de sa destinée, ne pouvait que les conforter dans la recherche d’équivalences entre la tradition judéo-hellénistico-chrétienne et la pensée chinoise. C’est ainsi que les Bouddhistes sont purement et simplement assimilés aux «idolâtres» de l’Antiquité, alors que Confucius intègre sans difficulté le cénacle des sages grecs et latins qui ont préparé la voie au christianisme. Aussi, sans les virulentes polémiques de la Querelle des rites, le problème de l’équivalence de la langue chinoise et des langues européennes ne se fût‑il sans doute jamais posé aux 17ème et 18ème siècles.

Une querelle de traducteurs

Jaloux des succès remportés par les jésuites, leurs rivaux de l’ordre de Saint Dominique, de Saint François et des Missions Étrangères soumettent aux cardinaux de la Sacrée Congrégation de la Propagation de la Foi de graves critiques quant à l’orthodo­xie de la méthode jésuitique d’évangélisation de la Chine. Selon ces missionnaires de stricte obédience, les jésuites, totalement «enchinoisés», auraient accepté et même favorisé une très condamnable contamination de leur enseignement et de la pratique religieuse de leurs néophytes par les scandaleuses idolâtries du culte des morts et de la quasi adoration rendue à Confucius dans ses «temples». Bien plus, en appliquant

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imprudemment aux concepts chrétiens des mots chinois à la signification trop souvent vague ou douteuse, les jésuites enseigneraient à leurs distingués et lettrés prosélytes un pseudo-catholicisme qui ne serait en fait qu’un confucianisme grossièrement travesti. Quel est en effet ce Dieu qu’ils évoquent par le signe Tien (ou T’ien selon la transcription de l’École Française d’Extrême-Orient) qui signifierait proprement le ciel au sens matériel du terme ? Quel est ce Xam-ti (Chang-ti) ou Empereur suprême par lequel les lettrés désigneraient un vague principe supérieur ? Est-ce là le Dieu personnel des chrétiens, maître du ciel et de la terre, qui récompense les justes et punit les méchants ? Cependant les jésuites n’hésitent pas à faire un usage constant de ces termes éminemment critiquables pour désigner le vrai Dieu, prétendant même qu’ils en représente très adéquatement le concept dans la langue chinoise. Quel succès que celui de la Compagnie ! Les Chinois qu’elle prétend convertis n’ont pas même besoin, pour être proclamés chrétiens, de renoncer à leurs idolâtries et superstitions ancestrales...

S’engage alors une invraisemblable polémique dont les milliers de pages se répandent en Europe, opposant sans fin aux innombrables citations chinoises commentées par les jésuites d’autres citations non moins probantes assorties de commentaires tout aussi décisifs de leurs adversaires franciscains, dominicains ou des Missions étrangères. On sait que l’affaire aboutit finalement à une condamnation sans appel des jésuites par une assemblée de docteurs en Sorbonne et une Curie romaine qui ignoraient évidemment tout de la langue et de la pensée chinoises ; car il s’agissait alors d’un règlement de comptes entre factions rivales bien plus que d’une discussion raisonnée sur le degré d’adaptation tolérable d’un enseignement religieux aux coutumes sociales et langagières d’un peuple étranger...

Pour ma part, ne pouvant me prévaloir que d’une connaissance très superficielle de la pensée chinoise et d’une ignorance totale du mandarin que pratiquaient les jésuites (mais je suis à cet égard dans le cas de bien des protagonistes de la Querelle), je me garderai de discuter la validité ou l’intérêt des arguments échangés, renvoyant le lecteur intéressé aux petits ouvrages d’Étiemble précédemment cités et à leur bibliographies.

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Néanmoins, l’évocation rapide de cette étonnante et virulente Querelle des rites – qui ne concerna pas seulement les ordres religieux rivaux et la hiérarchie catholique, mais résonna largement dans toute l’Europe savante et particulièrement en France – permet d’attester l’existence aux 17ème et 18ème siècles d’une discussion passionnée des particularismes de la langue et de la pensée chinoises.

Car l’essentiel de la polémique est de l’ordre des représentations : les honneurs rendus aux morts ou à Confucius sont-ils ou non assimilables à des sacrifices au sens où l’entendent les Européens ? Le miao où l’on célèbre Confucius est‑il un temple ou un palais ? L’empereur de Chine, en offrant aux jésuites mathématiciens et astronomes une calligraphie réalisée de sa main (le fameux Xim-Tien ou King t’ien) a-t-il voulu recommander à ses sujets d’honorer le ciel, d’honorer quelque principe suprême ou, comme le voudraient les jésuites, d’adorer le Dieu du ciel ? Etc., etc.

Aussi pouvait-on attendre de la Querelle des rites qu’elle suscitât au moins quelques réserves prudentes quant au postulat de la stricte équivalence des représentations. Mais il n’en fut rien, bien au contraire, et cela pour plusieurs raisons.

D’abord parce que les protagonistes eux-mêmes étaient, chacun de leur côté, persuadés d’avoir parfaitement pénétré les particularismes et les subtilités de la langue et donc de la pensée chinoises. Ensuite parce que l’Europe savante s’intéressait d’abord aux informatisons historiques, économiques et politiques qu’elle trouvait dans les récits des missionnaires, bien plus qu’à la langue chinoise proprement dite, qui restera longtemps encore un objet de curiosité bien plus que d’étude. Enfin parce que missionnaires et «philosophes» n’étaient ni les uns ni les autres prêts, pour des motifs finalement assez semblables, à accepter qu’une nouveauté radicale remît en cause les principes indiscutablement universels d’une pensée et d’une histoire qui ne pouvaient qu’être celles de toute l’humanité.

C’est d’ailleurs pour les mêmes raisons qu’il avait fallu réaliser, de l’autre côté du monde, l’intégration des «sauvages» des deux Amériques à ce même schéma unitaire, opération qui put être finalement menée à bien sans trop de difficulté malgré l’invraisemblable étrangeté que figurait cette seconde humanité soudainement découverte. Alors que les jésuites retrouvaient avec

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soulagement parmi les superstitions de ces peuples sauvages, apparemment abandonnés de Dieu, les traces encore visibles d’une rassurante «révélation primitive» et les trop rares vertus d’une innocence largement préservée, les philosophes considéraient avec un intérêt passionné ces témoins précieux d’un âge ancien que connurent jadis toutes les sociétés aujourd’hui policées.

Mais, s’agissant de la Chine, l’Europe découvrait, à la différence de l’infantile Amérique, une véritable pensée et une longue histoire. Aussi est-ce à une lecture «à l’antique» des grands textes chinois que l’on eut cette fois recours pour installer dans ce monde trop ancien les rassurants repères d’un univers connu : alors que Confucius dialoguait avec Socrate, le culte de Foe (du nom chinois du Bouddha) rejoignait sans coup férir les grossières superstitions idolâtriques auxquelles s’abandonnent inévitablement les populaces de toutes les contrées du monde ; on retrouvait avec satisfaction dans «les livres sacrés de la Chine», la théorie de l’âme des stoïciens et bien des préceptes que n’auraient pas reniés les Pères de l’Église ; enfin, quant à l’histoire curieusement arrêtée des arts et des sciences de cet ancien empire, on lui assignait la cause même qui produisit un effet semblable lors du Moyen-Age européen, à savoir un respect démesuré pour tout ce qui procédait des temps anciens. Pour couronner le tout, une sinophilie effrénée acheva de laminer définitivement l’étrangeté du Céleste Empire, au point que celui-ci put devenir, avec Quesnay et la physiocratie, le modèle économico-politique par excellence dont allait s’inspirer l’ultime et grandiose projet d’une réforme fondamentale de la société française d’Ancien Régime.

Au 18ème siècle, si la Chine suscite toujours l’intérêt et la curiosité des Européens, la pensée chinoise a, quant à elle, largement perdu de son étrangeté : grâce au génie des jésuites pour la synthèse des contraires, les mêmes représentations du monde, de l’homme et des dieux se retrouvent ainsi, fondamenta­lement identiques, dans l’histoire de tous les peuples de la terre.

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Malgré les sauvages des Amériques et les lettrés de Chine – ou plutôt grâce à eux – le principe essentiel de l’universalité de l’esprit humain peut donc être maintenu sans réserve. D’où, conséquence nécessaire, l’équivalence des représentations particulières que proposent ici et là d’une pensée universelle les langues nationales et les dialectes les plus divers, quelque étranges qu’ils puissent paraître de prime abord aux utilisateurs naturels des langues perfectionnées de la savante Europe. Ni les Guaranis du Paraguay, ni les Algonquins de la Nouvelle France, ni les savants lettrés de Chine n’ont finalement donné raison à Maupertuis...

«La différence délicate des synonymes»

Tous les hommes parlent donc le même langage, puisque tous analysent nécessairement la même image du monde avec la même logique. Toutes les langues sont équivalentes et donc traduisibles les unes dans les autres puisqu’elles représentent la même pensée. Malgré l’audacieuse hypothèse des «plans d’idées différents», malgré la comparaison de la phrase française avec la phrase latine, malgré les controverses de la Querelle des rites, les grammairiens maintiennent avec force l’absolue prééminence de l’ordre analytique et naturel des mots dans la phrase en tant que fondement unique et nécessaire du sens de l’énoncé et «terme commun de comparaison» de toutes les langues possibles :

«Sans ce prototype original & invariable, il ne pourroit y avoir aucune communication entre les hommes des différens âges du monde, entre les peuples des diverses régions de la terre, pas même entre deux individus quelconques, parce qu’ils n’auroient pas un terme immuable de comparaison pour y rapporter leurs procédés respectifs.»

Cela signifie-t-il, comme semblent le laisser entendre les définitions de la traduction proposées par Dumarsais et Beauzée, que la «comparaison» et le «report» des procédés respectifs des langues particulières puissent être opérés avec une parfaite exactitude et sans grande difficulté ? Les grammairiens seraient-ils insensibles aux critiques de la notion simpliste d’équivalence, pourtant solidement argumentées au cours du 18ème siècle ? Évidemment non.

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Car s’ils refusent catégoriquement de céder sur l’essentiel – l’ordre analytique comme ordre naturel des mots dans la phrase et l’équivalence fondamentale des procédés synta­xiques de toute langue possible – ils sont tout à fait disposés à expliciter, affiner et nuancer la notion générale d’équivalence des énoncés. En effet, reconnaissent-ils, si deux énoncés formulés dans deux langues différentes désignent bien la même chose (eamdem rem, c’est-à-dire la même pensée, qui ne peut être qu’u­niverselle), ils ne sont pas pour autant la même chose (idem) : équivalence n’est pas identité ; et les différences observées entre deux langues peuvent être telles qu’elles rendent parfois très problématique le passage de l’une à l’autre sans altération.

La plus manifeste de ces différences, à savoir les sons articulés de la voix affectés spécifiquement par chaque langue à la désignation de chaque idée, est cependant celle qui, du point de vue des grammairiens, pose le moins de problèmes. Dans le vocabulaire de l’imagerie classique, ces sons particuliers sont à la représentation ce que sont à la peinture «le choix, le mélange et le ton des couleurs». C’est le corps de la parole et la matière de la peinture. Mais il suffit, pour «comparer» et «reporter» un tableau à l’autre, de savoir que ce qui est pain à Paris est bread à Londres. Reste cependant que l’accent, cette «âme des mots» qui est au discours «ce que le coup d’archet et l’expression sont à la musique», a disparu dans la translation. Or l’accent, s’il est plus ou moins présent dans toutes les langues, varie considérablement de l’une à l’autre «selon que le climat rend une nation plus ou moins susceptible, par la conformation de ses organes, d’être fortement affectée des objets extérieurs». La passion, qu’ex­prime si bien la langue (et la musique) italienne à l’accentuation très marquée, est‑elle rendue avec autant de force et de vérité par le matériel sonore beaucoup plus monotone de la langue (et de la musique) française ? A l’occasion de la Querelle des Bouffons – qui oppose avec violence au milieu du 18ème siècle les adeptes de la musique italienne aux défenseurs de la musique française – J.J. Rousseau ne démontre‑t‑il pas que le fond de la

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controverse doit être recherché dans la différence des langues ? Les musiques italienne et française procèdent en effet directement des caractères spécifiques qui définissent les langues du Midi et les langues du Nord, les unes , vocaliques et accentuées, s’opposant radicalement aux autres, articulées et monotones. L’accent devient ainsi le caractère essentiel d’une différence irréductible ; et bien que celle-ci concerne d’abord le langage parlé, on notera plus loin son incidence déterminante sur le très difficile problème de la traduction des poètes, voire sur la traduction des textes en prose lorsqu’ils sont énoncés en des langues privilégiant, contre l’ordre de l’analyse, l’harmonie successive des sons et le rythme des accentuations.

Certes, grammaire générale oblige, Beauzée se garde bien de mettre l’accent sur une différence qu’il se contente de signaler sans en tirer aucune conséquence quant à la pratique de la traduction, laissant entendre qu’il n’est ici question que de styles nationaux et non de sens à proprement parler :

«La langue italienne, par exemple, est plus accentuée que la nôtre ; leur simple parole, ainsi que leur musique, a beaucoup plus de chant. C’est qu’ils sont sujets à se passionner davantage ; (...) les objets extérieurs les remuent si fort, que ce n’est pas assez de la voix pour exprimer tout ce qu’ils sentent, ils y joignent le geste, & parlent de tout le corps à la fois.»

L’accent ne tient ici qu’au «discours prononcé», dont il rend le style plus vif, plus coloré, plus exubérant. Mais au delà du matériel sonore propre à chaque langue – particularisme finalement superficiel du point de vue du gram­mairien – s’impose une autre différence, essentielle celle‑là, puisque susceptible d’affecter profondément l’équivalence des discours prononcés ou écrits dans des langues différentes. Car il s’agit alors des mots proprement dits, dont la valeur, c’est-à-dire la signification, ne s’avère par rigoureusement égale dans toutes les langues.

Qu’est-ce donc qui fait la valeur d’un mot ? L’idée spécifi­que, d’abord, qui est, comme son nom l’indique, relative à l’appartenance du mot à une espèce déterminée : nom, pronom, adjectif, verbe, etc. C’est la différence

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des idées spécifiques qui fonde celle de ces parties de l’oraison, fonds commun de toutes les langues et condition nécessaire de leur équivalence générale. Vient ensuite l’idée individuelle «qui caractérise le sens propre de chaque mot, et qui le distingue de tous les autres de la même espèce». Aimer n’est pas haïr, richesse n’est pas pauvreté. Cependant, cette idée singulière principale (par exemple l’idée de pauvreté) peut être désignée, à quelques nuances près, par d’autres mots de sens voisin ou très voisin. Tels sont par exemple indigence, disette, besoin ou nécessité qui renvoient tous à l’idée principale de pauvreté, mais en lui ajoutant des nuances, c’est-à-dire des idées accessoires qui interdisent en fait de les considérer comme strictement équivalents. Ce sont ces termes, voisins mais non semblables, que l’on appelle synonymes, marquant ainsi

«le caractère singulier de ces mots qui, se ressemblant comme frères par une idée commune, sont néanmoins distingués l’un de l’autre par quelqu’idée accessoire & particulière à chacun deux.»

Cette définition de la valeur des mots est commune à tous les théoriciens du langage à l’âge classique, et on la trouve déjà clairement formulée, en ce qui concerne la complémentarité sémantique de l’idée principale et des idées accessoires, dans la Logique de Port-Roya1. Ainsi, il n’existe dans aucune langue de parfaits synonymes, une exacte identité de la valeur de deux mots rendant inévitablement l’un ou l’autre inutile et donc caduc :

«S’il y avoit des synonymes parfaits, il y auroit deux langues dans une même langue. Quand on a trouvé le signe exact d’une idée, on n’en cherche pas un autre.»

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En revanche, si disposer de plusieurs mots pour désigner une même idée ne présente aucun intérêt, il est essentiel à la richesse d’une langue qu’elle possède tous les termes propres à la représentation,

«non seulement des idées principales, mais encore de leurs différences, leurs délicatesses, le plus et le moins d’énergie, d’étendue, de précision, de simplicité et de composition.»

D’où la nécessité des synonymes, qu’il conviendra de définir avec finesse et exactitude «pour les placer à propos & parler avec justesses».

On voit immédiatement les innombrables difficultés que ne peut manquer de susciter dans l’exercice de la traduction ce voisinage, c’est-à-dire cette quasi‑équivalence, de termes désignant tous la même idée principale, mais différant cependant par d’infinies nuances. Un traducteur peut‑il sentir, dans une langue qui lui demeure malgré tout étrangère, ces finesses subtiles mais essentielles à l’exact «report» de l’énoncé original ? A peine

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accordera‑t‑on qu’une longue pratique des utilisateurs naturels et éclairés d’une langue vivante permette à un étranger de pénétrer de façon satisfaisante les idées accessoires attachées par l’usage à la définition principale des mots. Mais qu’en sera-t-il des langues mortes ? Où trouver l’analyse rigoureuse des mots d’une langue que nul ne parle plus ? Dans les dictionnaires ? Mais il ne peut en exister de bons sur ce chapitre, car la constitution d’un tel ouvrage

«suppose non‑seulement une logique sûre & une grande sagacité, mais encore une lecture immense, une quantité prodi­gieuse de comparaisons des textes, & conséquemment un courage & une constance extraordinaire.»

Qui consacrera sa vie à la pratique sans gloire de la seule définition ?

Pourtant, si le traducteur prétend, avec Beauzée, copier l’original sans y «rien changer» et en conservant soigneusement «la propriété de ses termes», il lui faudra maîtriser parfaitement, dans les deux langues, cette «différence délicate des synonymes» qu’évoquait Girard dans la préface de son précieux traité. Tâche délicate entre toutes qui suppose une grande finesse d’esprit et une parfaite connaissance des deux langues, mais qui conditionne la précision et donc l’exactitude à laquelle doit prétendre une véritable traduction.

Cependant, quelque faible que soit le nombre des traduc­teurs capables d’accéder à une telle compétence, il n’y a pas là d’impossibilité théorique absolue puisqu’il est toujours possible, avec le temps et la fréquentation suivie des utilisateurs naturels d’une langue particulière, d’en maîtriser à la fin les délicatesses les plus subtiles. La possibilité théorique d’une traduction comme exacte copie d’un original étranger pourrait donc être sauvée si ne surgissait encore de la problématique de la synonymie une difficulté nouvelle et peut‑être insurmontable.

Tout irait bien en effet si l’association de l’idée principale et des idées accessoires était la même dans toutes les langues, c’est-à-dire si les mots des langues particulières étaient, terme à terme, de parfaits synonymes. Malheureusement, il n’en est rien : grammairiens et traducteurs constatent avec regret que de très nombreux mots d’une langue donnée n’ont pas

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nécessairement d’équivalents exacts dans une autre langue. Tel mot, dénué dans la première de toute idée accessoire, se voit associer dans la seconde telle ou telle idée qui en affecte sensiblement le sens. Ainsi, par exemple, les mots désignant dans la langue grecque ancienne les objets usuels de la vie quotidienne ou ceux désignant en latin les activités agricoles et les outils du laboureur. L’agriculture était, chez les Romains, une activité fort honorable ; et les mœurs des anciens Grecs étaient infiniment plus simples que celles de l’Europe policée : aussi les mots désignant les objets et les activités de la vie quotidienne n’étaient-­ils alors nullement affectés de cette idée accessoire de «trivialité» et de «bassesse» qu’ils ont acquis depuis :

«Chez les Romains, le Peuple étoit Roi ; par conséquent les expressions qu’il employait partageaient sa noblesse. Il y avait peu de ces termes bas dont les Grands dédaignassent de se servir (...). Parmi nous, la barrière qui sépare les Grands du Peuple, a séparé leur langage : les préjugés ont avili les mots comme les hommes, & il y a, pour ainsi dire, des termes nobles & des termes roturiers (...) & comme les Grands ont abandonné au Peuple l’exercice des Arts, ils lui ont aussi abandonné les termes qui peignent leurs opérations.»

On dirait aujourd’hui que le vocabulaire de la vie quotidienne et celui des métiers sont affectés, à l’âge classique, d’une connotation populaire et péjorative, par opposition aux mots et expressions de la langue «noble» des gens «éclairés» de la nation. Notons cependant que, si l’équivalence idée accessoire / connotation paraît à peu près acceptable en ce qui concerne cet exemple particulier, il serait totalement abusif d’assimiler globalement la problématique classique de l’idée principale et des idées accessoires à celle, contemporaine, définie par le couple dénotation / connotation. En effet, autant paraissent difficiles, voire contradictoires, les tentatives de définition de la notion de connotation, autant la problématique des idées principales et des idées accessoires paraît, à l’âge classique, constante et dénuée de toute ambiguïté. Car il ne s’agit nullement ici de tenter de distinguer, d’une part un contenu idéalement posé comme purement conceptuel et d’autre part un additif, un complément ou une coloration d’ordre, par exemple, affectif,

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sociologique ou historique. L’idée accessoire en effet, comme le montrent à l’évidence les travaux de Girard, appartient essentiellement à l’ordre du différentiel, c’est-à-dire d’une distinction que l’on qualifierait volontiers d’horizontale par opposition à la distribution plutôt verticale de la connotation.

Mais quoi qu’il en soit de l’identité discutable de ces problématiques, il reste que la synonymie partielle des lexiques des langues particulières pose au traducteur un problème extrêmement difficile, qui contraint les grammairiens eux‑mêmes à tempérer leur exigence théorique d’une traduction comme copie exacte d’un original étranger. Ainsi, reconnaît Beauzée,

«l’adjectif vacuus, par exemple, a dans le latin une signification très générale, qui était ensuite déterminée par les différentes applications que l’on en faisait : notre françois n’a aucun adjectif qui en soit le correspondant exact ; les divers adjectifs dont nous nous servons pour rendre le vacuus des Latins, ajoutent à l’idée générale, qui en constitue le sens individuel, quelques idées accessoires qui supposoient dans la langue latine des applications particulières & des compléments ; ajoutez : Gladius vaginâ vacuus, une épée nue ; vagina ense vacua, un fourreau vide ; vacuus animus, un esprit libre, etc. (...). Cette

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seconde différence des langues est un des plus grands obstacles qu’on rencontre dans la traduction, & l’un des plus difficiles à surmonter sans altérer en quelque chose le texte original.»

On retrouve ici, bien sûr, le difficile problème posé aux missionnaires par l’enseignement du christianisme en langue chinoise.

La traduction comme copie exacte d’un original serait donc impos-sible ? En tant que copie terme à terme, verbum pro verbo, bien évidemment. Mais encore une fois, ce que les grammairiens entendent par traduction n’est ni une version littérale, ni une adaptation vaguement exotique d’un texte étranger en un français plus ou moins «coloré». L’accord est ici unanime : le traducteur doit procéder ut orator ; l’opération de traduction doit être absolument

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invisible ; le texte restitué doit être, idéalement, celui qu’aurait produit l’auteur lui‑même s’il avait parlé la langue du traducteur. «La traduction est plus occupée du fond des pensées», précise Beauzée, alors que la version se soumet à la lettre du texte. Aussi est‑ce l’expression des idées – et non la comparaison terme à terme des mots – qui prévaut quand il s’agit de mesurer l’exactitude ou l’excellence de la copie d’un texte original en une langue nouvelle. Une bonne traduction est donc d’abord celle qui restitue avec fidélité l’intégralité des idées exprimées.

Or s’il est évident qu’à cet égard la synonymie seulement partielle des lexiques peut parfois poser au traducteur des problèmes d’une difficulté redoutable, cette relative non-équivalence ne saurait cependant constituer un obstacle absolument insurmontable à la proposition d’énoncés globalement équivalents. En effet, si l’on définit comme équivalents deux énoncés désignant l’un et l’autre le même «fond des pensées», et si ce «fond» est par principe universel comme l’est nécessairement le fonctionnement de l’esprit humain, alors la traduction est toujours possible. Elle peut être plus ou moins aisée ; elle est parfois extrêmement difficile lorsque le traducteur se heurte sans cesse à des mots qu’il ne peut rendre directement et simplement dans sa langue, et pour lesquels il doit imaginer des périphrases susceptibles d’en rendre toute la valeur avec exactitude. Mais la traduction reste néanmoins toujours possible si l’on admet que les langues ne sont particulières que dans le matériel qu’elles choisissent pour peindre le même original.

Valeur et monnaie :
le latin comme «mesure commune»

La connaissance et la définition précises de la valeur des mots de la langue traduite constituent donc un préalable essentiel à toute tentative de traduction. A cela, deux solutions possibles : une pratique longue et suivie des utilisateurs naturels et éclairés, ou le recours à un dictionnaire.

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La première solution est évidemment préférable, voire indispensable, mais ne saurait cependant jamais dispenser totalement de la seconde. Quel dictionnaire le traducteur devra-t-il consulter lorsqu’il doute de la valeur exacte d’un mot ? La première réponse, apparemment évidente, consiste en l’usage d’un dictionnaire bilingue ou, comme l’on disait alors, d’un «dictionnaire de langue étrangère». On y trouve en effet proposés, sans ambiguïté apparente, les termes équivalents, ou considérés comme tels, des deux langues utilisées. Tout serait donc fort simple – et l’est heureusement pour une partie non négligeable du lexique – si les équivalents proposés étaient toujours sûrs et indiscutables. Mais, encore une fois, la synonymie seulement partielle des langues particulières vient compliquer considérablement le problème. En effet, un dictionnaire de langue étrangère ne peut s’encombrer des définitions qui sont l’objet spécifique des dictionnaires de langue proprement dits, comme le sont en France celui de l’Académie ou ceux de Richelet et de Furetière. Or, sans définition précise et complète, comment recenser les idées accessoires éventuellement associées à tels ou tels mots proposés comme équivalents dans la langue de l’original et dans celle du traducteur ? Théoriciens et praticiens de la traduction se plaignent d’un défaut général des dictionnaires bilingues :

«On n’a pas assez analysé les différentes idées partielles, soit principales, soit accessoires, que l’on a attachées à la signification de chaque mot.»

Et pour cause : une telle analyse exigerait de son auteur une érudition sans faille et des comparaisons de textes à l’infini. Or, faute de telles précisions, l’usage des dictionnaires de langue étrangère paraît à peu près dénué d’intérêt, voire dangereux car sujet à méprises.

C’est donc aux dictionnaires de langue que le traducteur devra recourir – c’est-à-dire «aux dictionnaires anglois faits à Londres, aux dictionnaires espagnols faits à Madrid, etc.» – s’il veut être à même de distinguer précisément celui des synonymes d’une série donnée susceptible de répondre dans sa langue à la valeur exacte d’un mot particulier du texte original. Mais encore faut‑il qu’il soit capable de saisir parfaitement l’intégralité de la définition et d’en apprécier les nuances, s’il veut que l’opération ait quelque utilité.

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En effet, les étrangers qui consultent un dictionnaire de langue se voient souvent contraints, pour saisir le sens du terme recherché, de consulter la rubrique de deux ou trois mots inconnus rencontrés dans la définition du premier : «Leur recherche ne fait qu’augmenter leur embarras.»

D’où l’idée du recours à une référence commune aux utilisateurs de la langue de l’original et de la langue du traducteur, référence qui permettrait de rapporter instantanément et sûrement l’essentiel de la valeur de tel mot d’une langue donnée au mot adéquat d’une langue nouvelle. Cette référence ou mesure commune de la valeur des mots sera évidemment, compte tenu de l’uniformité de l’enseignement européen à cet égard, le latin. D’où le caractère singulier mais essentiel du Dictionnaire de Trévoux :

«Je dirai donc d’abord que ce qui fait proprement son caractère distinctif, & ce qu’il n’a de commun avec aucun autre Dictionnaire Universel, c’est qu’il est FRANÇOIS & LATIN ; voilà ce qui fait en partie son mérite particulier, & ce qui le rendoit en quelque sorte nécessaire (...). Outre qu’il est d’un grand agrément & d’un grand secours, de trouver en même temps, & d’un même coup d’œil le mot Latin & le mot François qui se répondent, on ne peut disconvenir que le mot Latin ne serve beaucoup à l’intelligence parfaite du mot François, non seulement pour les Étrangers, mais encore pour les Naturels mêmes ; de sorte qu’à bien prendre les choses, ce n’est point sortir des termes de la Langue Françoise, que d’y joindre le secours d’une autre Langue, qui, toute étrangère qu’elle y paroisse, y a tant de rapport pour les mots & pour les tours, & est si propre à faire prendre une idée

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claire & juste du François même. Ce sont comme deux images différentes, qui loin de se nuire ou de se détruire, s’entraident au contraire l’une l’autre, & concourent en quelque sorte à former dans l’esprit une notion distincte des objets qu’elles représentent (...). Pour ce qui est des Étrangers, il est évident qu’il ne sçauroit être d’une plus grande utilité pour eux dans l’étude qu’ils font de notre Langue, & que rien n’est plus propre à leur faire pénétrer la force & le vrai sens des mots François.»

Bien évidemment, il ne peut s’agir ici que de proposer l’équivalence latine du sens propre des mots français, mais c’est là l’essentiel : d’abord parce que le sens figuré dérive toujours du sens strictement littéral, ensuite parce que la définition d’un mot «ne doit jamais tomber que sur le sens propre». Certes, les usages métaphoriques d’un terme doivent être soigneusement répertoriés, puisqu’ils constituent «une des principales richesses des langues», mais, suites et dépendances du sens propre, ils ne peuvent logiquement que lui succéder, clairement définis comme tels dans l’explication du mot. Et rien n’empêche par ailleurs, lorsque les sens figurés du mot français répondent clairement à des termes latins spécifiques, de les énoncer au fur et à mesure de l’explication :

«On ne fera jamais mieux concevoir à un Étranger, en combien de manières se peut prendre le terme d’avancer, qu’en lui marquant qu’il signifie, tantôt ce qu’on entend en latin par procedere, tantôt ce qu’on entend par extare, prominere, ou par crescere, maturescere, etc.»

Par la même occasion se voit résolue – avec toute la rigueur souhaitée puisqu’il y a pour chaque sens nouveau une définition précise – une bonne partie du difficile problème de la synonymie partielle des langues particulières. Idée principale et idées accessoires peuvent être soigneusement distinguées et répertoriées :

«Ainsi, sur le mot de Cheval, on ne s’en est pas tenu au mot Latin Equus ; mais on a encore ajouté en Latin comme en François, les différentes espèces de chevaux, soit pour la couleur, soit pour la taille.»

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Enfin, ultime raffinement, on met à la disposition du lecteur étranger, à la suite du Dictionnaire François-Latin, un véritable Dictionarium Universale Latino-Gallicum, autorisant ainsi, à l’instar de ce que proposait déjà pour la langue italienne le célèbre Dictionnaire de La Crusca , deux approches complémentaires et indispensables du français considéré comme langue étrangère. Le Dictionnaire de Trévoux peut donc à juste titre se prévaloir d’être l’instrument «le plus propre à étendre la Langue Françoise dans les pays Étrangers.»

Cette problématique du latin comme pivot des équivalences lexicales est largement partagée au 18ème siècle. L’abbé d’Olivet, par exemple, en décrit sans commentaire particulier une application à l’apprentissage du français par de jeunes Anglais :

«Je me suis toujours souvenu de ce qui m’arriva dans une partie de promenade à quatre ou cinq lieues de Londres. Un orage m’ayant fait entrer dans la première maison, qui se présentoit à moi, je fus agréablement surpris de la trouver habitée par un François, que j’avois connu dans ma jeunesse, & qui, après diverses aventures, s’étoit ménagé cette retraite, où il montroit notre langue à des enfants, dont les pensions le faisoient subsister. J’eus la curiosité de savoir quelle méthode on suivoit dans ces sortes d’écoles, qui sont assez communes en Angleterre. J’appris qu’on y lisoit le Quinte-Curce de Vaugelas, & qu’à l’aide du Latin, dont ces enfants doivent savoir déjà les principes, on tâchoit de leur faire entendre le François : ce qui servoit à les exercer à la fois dans les deux langues.»

L’abbé propose alors au professeur de lui fournir de nouveaux

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matériaux susceptibles de convenir particulièrement à une méthode capable de mêler à l’apprentissage du français, pour le plus grand profit de l’élève, une pratique suivie de la bonne latinité et une introduction efficace à la meilleure morale :

«Pour arriver en même temps au double but que je me proposois, il falloit nécessairement une traduction, & je n’avois pas à balancer sur le choix de l’original. Où aurois-je trouvé, & la belle Latinité, & l’excellente Morale, mieux réunies que dans Cicéron ?»

D’où le choix par l’abbé d’Olivet des extraits publiés sous le titre de Pensées de Cicéron.

La même année, l’abbé Desfontaines rend compte de l’ouvrage du célèbre académicien dans le tome 2 de ses Jugemens sur quelques ouvrages nouveaux :

«C’est principalement en faveur des étrangers qui à l’aide du Latin étudient le François, que M. l’abbé d’Olivet a entrepris de traduire ces morceaux de Cicéron.»

Là encore, nul étonnement ni commentaire méthodologique : la chose paraît tout à fait naturelle et la méthode va évidemment de soi...

Or, Desfontaines est lui-même traducteur et, comme on le verra plus loin, particulièrement attentif à la méthodologie de la traduction. D’autre part, c’est probablement lui qui a appris l’anglais à Diderot peu de temps après l’installation du jeune langrois à Paris, ou qui, du moins, lui a conseillé cet apprentissage et peut-être la manière d’en venir rapidement à bout. Aussi ne doit-on guère s’étonner de découvrir quelques décennies plus tard, dans les articles Dictionnaire et Encyclopédie de l’Encyclopédie, l’expression la plus achevée de la théorie du lexique latin comme mesure commune de la valeur des mots lors de l’apprentissage des langues étrangères ou comme aide à la traduction :

«Dans les dictionnaires de langue vivante étrangère (...) il sera bon de joindre à la signification françoise des mots leur signification latine, pour graver par plus de moyens cette signification dans la mémoire. On pourroit même croire qu’il seroit à propos de s’en tenir à cette signification, parce que le latin étant une langue que l’on apprend

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ordinairement dès l’enfance, on y est pour l’ordinaire plus versé que dans une langue étrangère vivante que l’on apprend plus tard & plus imparfaitement, & qu’ainsi un auteur de dictionnaire traduira mieux d’anglois en latin que d’anglois en français ; par ce moyen la langue latine pourroit devenir en quelque sorte la commune mesure de toutes les autres. »

Les considérations générales sur la langue, par lesquelles s’ouvrent le grand article Encyclopédie de l’Encyclopédie, reviennent longuement sur cette problématique. Comment, se demande Diderot dans cet article essentiel, définir et expliquer exactement dans un dictionnaire encyclopédique les racines d’une langue, qui constituent l’architecture de son lexique ? Il n’y a, estime-t-il, qu’un moyen d’y parvenir :

« c’est de rapporter la langue vivante à une langue morte : il n’y a qu’une langue morte qui puisse être une mesure exacte, invariable & commune pour tous les hommes qui sont & qui seront, entre les langues qu’ils parlent & qu’ils parlèrent. Comme cet idiome n’existe que dans les auteurs, il ne change plus, & l’effet de ce caractère, c’est que l’application en est toujours la même, & toujours également connue. »

La langue grecque se prêterait, par son abondance, son étendue et son expressivité remarquables, beaucoup mieux que la latine à cette médiation. Mais la connaissance du latin est beaucoup plus répandue, et décide du choix. On écrira donc, à côté du radical français, le radical latin (ou grec) « avec la citation de l’auteur ancien d’où il a été tiré ». On choisira évidemment cette citation de manière à prévenir toute ambiguïté, le mot en question ne devant avoir pour tous qu’un seul sens possible dans la phrase. Or, « ce sens est certainement le même pour tous les peuples à qui l’auteur est connu » : Arma virumque cano, etc., n’a « qu’une traduction à Paris & à Pékin ».

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Aussi serait-il particulièrement absurde pour un Français qui connaît le latin d’utiliser, par exemple, un dictionnaire anglais-français

«au lieu d’avoir recours à un dictionnaire Anglois-Latin. Quand le dictionnaire Anglois-François auroit été fait ou corrigé sur la mesure invariable & commune, ou même sur un grand usage habituel des deux langues, on n’en sauroit rien ; on seroit obligé à chaque mot de s’en remettre à la bonne foi & aux lumières de son guide ou de son interprète : au lieu qu’en faisant usage d’un dictionnaire Grec ou Latin, on est éclairé, satisfait, rassuré par l’application ; on compose soi-même son vocabulaire par la seule voie, s’il en est une, qui puisse suppléer au commerce immédiat avec la nation étrangère dont on étudie l’idiome. »

On reconnaît là un processus général d’apprentissage des langues en vigueur à l’âge classique, et celui de Diderot en particulier, à l’issue duquel de nombreux traducteurs s’avéraient incapables de parler la langue que cependant ils traduisaient. On comprend que, dans ces conditions, la médiation du latin ait été bien davantage qu’une simple commodité. L’interminable commentaire des mêmes «grands» textes de l’Antiquité romaine dans tous les collèges d’Europe créait en effet aux 17ème et 18ème siècles un exceptionnel fonds linguistique commun, méticuleusement et uniformément décrit, analysé, interprété, commenté et, par dessus tout, référé terme à terme, dans les innombrables exercices de version, à l’intégralité des langues européennes. La médiation d’un tel apprentissage devait inévitablement s’imposer à une époque où l’enseignement du latin demeurait encore la grande affaire du collège, alors même que l’édition en langue «vulgaire» supplantait définitivement, jusque dans la plupart de ses domaines réservés, la traditionnelle édition latine. Enfin, une telle définition de l’équivalence respective des mots des langues particulières par la médiation d’un troisième terme (dont l’unique fonction

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consiste précisément en cette médiation évaluative) renvoie très exactement au schéma connu, éprouvé et parfaitement fonctionnel de l’énonciation de la valeur des monnaies réelles en ce qu’il est convenu d’appeler une monnaie de compte.

Les monnaies, gages représentatifs des marchandises, partagent en effet avec les sons des langues, signes représentatifs des idées, la particularité de ne pouvoir être évaluées que par elles‑mêmes : de même qu’on ne peut traduire les sons d’une langue que par les sons d’une autre langue, on ne peut énoncer la valeur d’une monnaie qu’en une autre monnaie. Turgot, économiste et traducteur, prend soin de distinguer, d’une part, cette opération de traduction mutuelle des signes représentatifs et, d’autre part, la simple réduction les unes aux autres des différentes mesures de longueur, de surface ou de volume auxquelles on avait alors recours dans les divers pays d’Europe ou les régions d’un même pays :

«Les mesures ne mesurent l’étendue que par l’étendue même. Il n’y a d’arbitraire et de variable que le choix de la quantité qu’on est convenu de prendre pour l’unité (...). Il n’y a que des quantités à comparer et des rapports à substituer à d’autres rapports.»

Le terme commun de toutes les mesures d’espace est donc l’espace lui‑même, quantifié par division en ses propres parties. Au contraire, le terme commun de toutes les monnaies – à savoir «la valeur de tous les objets de commerce qu’elles servent à mesurer» – est absolument hétérogène aux monnaies elles-mêmes, comme l’est la valeur des mots de toutes les langues – les idées représentées – aux sons arbitrairement mis en oeuvre par les diverses nations dans l’acte de parole. Aussi ne peut-on

«évaluer une monnaie qu’en une autre monnaie, de même qu’on ne peut interpréter les sons d’une langue que par d’autres sons.»

Comment donc, pratiquement, évalue‑t‑on une monnaie ? En comparant ses poids et titre à ceux d’une autre monnaie, on peut établir le rapport de l’une à l’autre, et donc conclure de l’une qu’elle vaut tant de l’autre. Il s’agit là, comme on peut le constater, de l’énoncé immédiat d’une

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équivalence, comme lorsqu’on dit, traduisant d’anglais en français, que bread signifie pain. Et l’on aurait fort bien pu se contenter de ce mode direct d’évaluation. Cependant, toutes les nations d’Europe ont trouvé commode d’inventer, outre les monnaies réelles (l’écu, le louis, le crown, la guinée, le ducat, etc.), une monnaie fictive qui permette, par référence à une échelle commune, une appréciation plus aisée des équivalences. C’est ainsi que l’on inventa, en France, une monnaie de compte, la livre, qui, sans correspondre à aucune pièce en circulation, permettait cependant d’évaluer les uns par rapport aux autres le denier de bronze (1/20ème de livre), l’écu d’or ou d’argent (3 livres), le louis d’or (24 livres), et même les monnaies étrangères, réelles ou fictives, relativement à la monnaie française : on peut ainsi parfaitement définir en livres tournois (c’est-à-dire en livres françaises) la valeur, par exemple, de la monnaie fictive anglaise (la livre sterling) ou des monnaies réelles que cette dernière permet d’évaluer (le sou ou schelling, par exemple, qui vaut 1/20ème de livre sterling, ou encore le denier sterling ou penny qui n’en représente qu’1/240ème...).

Mais encore une fois, ce recours à «une échelle commune à laquelle on rapporte les monnaies réelles, en les évaluant par le nombre de parties de cette échelle auxquelles elles correspondent», ce recours, donc, n’est nullement nécessaire, mais seulement commode. On peut parfaitement, connaissant la rareté relative du cuivre, du bronze, de l’argent et de l’or, ainsi que les poids et titre de chaque pièce en circulation, évaluer directement le louis en sous ou l’écu en deniers. Mais le recours à la livre est infiniment plus commode, parce qu’il permet d’énoncer des valeurs en un terme commun à toutes les monnaies spécifiques.

Et telle est précisément la fonction du latin en tant qu’échelle commune ou commune mesure des langues modernes.

Malheureusement, cette pratique du latin comme langue pivot pour l’établissement des équivalences lexicales dans le champ des langues européennes modernes n’a fait l’objet que d’une élaboration théorique superficielle au 18ème siècle. On se contente en effet de pratiquer cette médiation commode, qui permet d’accéder au plus vite à l’essentiel du sens,

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voire, dans certains cas, à d’assez fines nuances. Mais l’espèce d’évidence qui accompagne cette démarche et la longue familiarité du procédé en occultent absolument le caractère problématique. Encore une fois, le postulat fondamental de la représentation – un monde, une pensée, un langage, des langues – impose comme une évidence première l’universalité de ses principes, et consacre en Cicéron, Térence ou Horace les éternels contemporains d’une Europe qui n’en finit pas de se retrouver dans la Rome antique.

Ainsi, malgré la reconnaissance de la synonymie seulement partielle des lexiques, il paraît indiscutable que des équivalences satisfaisantes puissent être établies entre les mots des diverses langues particulières. Notons cependant que l’extension, au 18ème siècle, de la problématique de la synonymie à l’analyse comparative des lexiques conduit les théoriciens de la traduction à proposer de la notion d’équivalence – dangereusement simpliste dans son évidence première – une définition prudente et mesurée, mais par là même conforme à la réalité et aux difficultés de la pratique traduisante. Sans aller jusqu’à suivre Maupertuis dans les excès de ses «plans d’idées différents», on reconnaît cependant l’extrême difficulté, voire l’impossibilité, de définir d’une langue à d’autres d’exactes identités de valeurs. Assez peu nombreux sont finalement les mots ne désignant identiquement dans deux langues qu’une idée clairement définie : l’attention portée au jeu infiniment complexe et varié des idées accessoires fait désormais ressentir avec une acuité nouvelle l’incidence longtemps minimisée des temps et des lieux. Il y a certes équiva-lence d’une langue à l’autre puisque la parole ne peut que décrire, toujours et partout, les mêmes idées représentant le même monde et représentées par le même langage : mais cette peinture d’un original commun recourt à tant de couleurs et de mélanges spécifiques qu’il devient impossible d’en considérer deux versions particulières comme des copies rigoureusement identiques.

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«Il ne faut pas s’imaginer que quand on traduit des mots d’une langue dans l’autre, il soit toûjours possible, quelque versé qu’on soit dans les deux langues, d’employer des équivalents exacts & rigoureux ; on n’a souvent que des à-peu-près. Plusieurs mots d’une langue n’ont point de correspondant dans une autre, plusieurs n’en ont qu’en apparence, & diffèrent par des nuances plus ou moins sensibles des équivalens qu’on croit leur donner.»

On ne passe pas d’un lexique à l’autre par simple translation. Si la médiation du vocabulaire latin constitue souvent pour la traduction ou l’apprentissage des langues une assistance efficace, c’est d’abord parce qu’elle permet de circonscrire rapidement l’idée principale désignée par tel ou tel mot. Mais le problème des idées accessoires et des nuances qui font toute la finesse et la richesse d’un lexique spécifique demeure entier. Comment la langue latine pourrait‑elle en effet proposer des synonymes plus «parfaits» des mots anglais ou français, que ceux-ci ne le sont eux-mêmes les uns des autres ? Il faut alors analyser, interpréter, comparer, et surtout sentir – plus par intuition que par raisonnement, comme le fait un enfant qui apprend sa langue maternelle – la signification véritable des mots et la «différence délicate» de leurs nuances. C’est pourquoi les dictionnaires, à quelque degré d’excellence qu’ils puissent prétendre,

«ne serviroient (si on s’y bornoit) qu’à apprendre très imparfaitement la langue ; l’étude des bons auteurs, & le commerce de ceux qui la parlent bien, sont le seul moyen d’y faire de véritables progrès.»

Aussi serait‑il particulièrement injuste à l’égard des traducteurs d’assimiler leur art à la simple copie ou translation d’un original étranger : au contraire, comme ne cessent de le proclamer au 18ème siècle les traducteurs des grands textes littéraires, leurs productions doivent être considérées, à l’instar des originaux, comme des créations à part entière. C’est ce qu’affirme avec force l’abbé Desfontaines :

«On s’est imaginé jusqu’ici qu’un Traducteur n’étoit qu’une espèce de Trucheman ; que pour réussir dans ce travail, il suffisoit d’entendre deux langues ; que quelque exactitude, quelque élégance qu’on employât dans

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une traduction, ce n’étoit oujours qu’une simple copie, qui n’exigeoit que de l’attention & du bon sens.»

En fait, une véritable traduction ne peut être que l’œuvre d’un écrivain à part entière, dont « le goût, l’esprit & le génie » doivent si possible égaler ceux de l’auteur de l’original : aussi ne faut‑il nullement s’étonner de l’inévitable constat

« qu’un bon Traducteur est plus rare qu’un bon Auteur, en quelque genre que ce soit. »

Le tour de phrase et la figure

On a vu que, contrairement à une affirmation aussi superficielle que commune, le seul choix des équivalences lexicales peut parfois poser au traducteur exigeant de redoutables difficultés : « La tournure propre de l’esprit national », remarque Beauzée, conduit chaque peuple et donc chaque langue à « envisager diversement les mêmes idées ». Qu’en sera‑t‑il alors de la construction de ces mots – dont les équivalences, déjà, ne vont pas de soi – en phrases spécifiquement ordonnées par le génie particulier de chaque langue ? Comment rendre dans une traduction un tour de phrase qui n’appartient en propre qu’à la langue de l’original ?

J’ai longuement analysé dans le chapitre précédent la virulente controverse relative à l’ordre «naturel» des mots dans la phrase qui accompagne tout au long du 18ème siècle l’élaboration des nouvelles méthodes d’enseignement du latin, témoignage évident qu’il s’agit là d’une problématique essentielle à la théorie de l’équivalence des langues particulières. On a vu s’opposer aux grammairiens, défenseurs inconditionnels de l’ordre analytique comme ordre naturel de toutes les langues possibles, des latinistes convaincus de la non équivalence sémantique des procédés syntaxiques diversement mis en oeuvre par les langues particulières. L’abbé Batteux et ses disciples désignaient ainsi dans l’espace de la représentation, avec

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une insistance scandaleuse aux yeux des grammairiens épris de généralité et donc de transparence, une zone opaque de particularismes sémantiques irréductibles. Que les langues ne « dessinent » pas identiquement le même original, tout le monde, alors, s’accorde sur cette proposition générale : mais, ajoutent les disciples de Batteux (plus que Batteux lui‑même), tous les processus opératoires, tous les modes de fabrication du sens – en un mot, tous les génies – ne sont nullement équivalents ; car tous ne déterminent pas dans les langues les mêmes compétences ou capacités de représentation. D’où la conclusion nécessaire qui doit être déduite, par exemple, de La Mécanique des Langues de Pluche : traduire en une langue analogue une phrase originellement énoncée sur le mode transpositif implique non seulement une transcription stylistique souvent douteuse, mais aussi, inévitablement, une perte de sens. Car la représentation de la prééminence relative et signifiante des idées dans l’acte de pensée disparaît de l’énoncé prétendument analogue. Il est impossible de rendre en français l’idée d’horreur glacée, désignée par la seule place du mot frigidus en tête de ce vers si souvent cité de Virgile :

Frigidus, ô pueri, fugite hinc, latet anguis in herba.

Les grammairiens ont beau prétendre qu’il ne s’agit là que d’ornementation, d’harmonie et de rythme : le tour de phrase, autant que les mots eux‑mêmes, est représentatif d’idées accessoires qui disparaissent de l’énoncé quand le génie particulier de la langue traduisante s’avère incapable d’en proposer un équivalent acceptable.

Tel est donc, par voie de conséquence, le sort inévitable de nombreuses figures du discours qui procèdent directement du mode opératoire particulier de tel ou tel génie spécifique. Ainsi l’inversion ou hyperbate, parfaitement naturelle en latin, ne peut avoir d’équivalent en français : «Notre langue aime tant la netteté, qu’elle n’en peut souffrir aucune», précise Lamy. Même lacune en ce qui concerne l’ellipse, encore une fois très répandue en latin, qui exprime pourtant le caractère chaud et prompt des peuples qui l’utilisent, ou l’ardeur particulière de celui qui parle :

«Notre langue ne se sert point de cette figure, ni de toutes les autres

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figures de Grammaire, elle aime la netteté & la naïveté ; c’est pourquoi elle exprime les choses autant qu’il se peut dans l’ordre le plus naturel, & le plus simple.»

On verra plus loin la réponse des traducteurs à ce défit des langues transpositives, capables de varier à volonté leurs constructions selon l’ordre réel et signifiant des «actes successifs de l’âme» et «le degré d’intérêt ou d’importance» des objets représentés. Quant aux théoriciens de l’équivalence des langues particulières – les grammairiens – ils ne peuvent bien entendu se rendre à l’argumentation de Batteux et Pluche, dont les conclusions explicites et implicites s’opposent catégoriquement aux principes fondamentaux d’une grammaire générale selon laquelle les procédés syntaxiques des langues particulières doivent être fonctionnellement et sémantiquement équivalents. Cependant, comme on l’a déjà constaté à propos de la réforme des méthodes d’enseignement des langues transpositives, les objections de Batteux et de ses disciples ne resteront pas sans influence sur la théorie de la traduction. La comparaison de la phrase française avec la phrase latine imposait en effet – comme les observations de Maupertuis sur l’analyse primitive des idées par les signes – que soit redéfinie et affinée la notion trop simple et dangereu­sement évidente d’équivalence des procédés. Certes, selon les grammairiens, la transparence demeure un caractère fondamental des langues particulières, puisqu’on doit pouvoir – sous peine de renverser toute la généralité de la grammaire – rapporter les uns aux autres les procédés spécifiques de chacune :

«Voilà, écrit Beauzée, ce qui se trouve universellement dans l’esprit de toutes les langues : la succession analytique des idées partielles qui constituent une même pensée, & les mêmes espèces de mots pour représenter les idées partielles envisagées sous les mêmes aspects.»

Mais on découvre désormais ici et là – dans la valeur des mots, dans le tour de phrase, dans les idées accessoires attachées aux constructions spécifiques – des opacités particulières qui obscurcissent de proche en proche l’idéale transparence de la généralité ; ainsi, reconnaît Beauzée,

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toutes les langues admettent

«des différences qui tiennent au génie des peuples qui les parlent, & qui sont elles-mêmes tout à la fois les principaux caractères du génie de ces langues, & la principale source des difficultés qu’il y a à traduire exactement de l’une dans l’autre.»

Bien sûr, on n’a pas attendu Batteux pour reconnaître que les langues particulières diffèrent par les sons qu’elles utilisent et les procédés syntaxiques qu’elles mettent en oeuvre. Mais la critique par Batteux de l’ordre prétendu «naturel» du discours, comme celle de la signification des mots par Maupertuis, ont ceci de spécifique qu’elles étendent l’incidence des particularismes là où les grammairiens ne voyaient que généralité, à savoir dans l’acte même par lequel l’esprit affecte les signes aux idées et ordonne les mots en discours. On a vu que les Réflexions philosophiques de «l’Académicien de Berlin» mettaient en doute l’universalité prétendument nécessaire de l’analyse des perceptions par les signes du langage. Et c’est encore à l’universalité du processus de la représentation que s’attaque Batteux quand il conteste, au grand scandale des grammairiens, que toutes les langues aient la même capacité de représentation, c’est-à-dire le même pouvoir de signifier. Premières esquisses d’une analyse comparatiste, les Lettres de Batteux et La Mécanique des Langues de Pluche conduisent à cette idée nouvelle que tout n’est pas traduisible et que, quelles que soient les compétences du traducteur et sa volonté d’«exactitude» (pour parler comme Beauzée), quelque chose se perd inévitablement dans le processus de traduction d’une langue transpositive en une langue analogue. Quelque chose qui n’est pas seulement du style, mais aussi du sens :

Frigidus, ô pueri, fugite...

On a évoqué précédemment, avec l’hyperbate et l’ellipse, les principales figures de construction dont, à quelques excep­tions près, la traduction paraît tout à fait impossible en une langue analogue quelconque, et particulièrement en français. Les gram­mairiens sont d’ailleurs, sur ce point du moins, en parfait accord avec Batteux et Pluche, et reconnaissent dans cette lacune une source importante des indiscutables difficultés de la pratique traduisante. Mais alors que les uns décèlent ici une perte de sens, les autres ne veulent y

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voir qu’une variété de styles :

«Ne confondons point la grammaire nécessaire, rappelle Dumarsais, avec l’élégance, ni avec le pathétique ou l’art de remuer les passions.»

Toute construction figurée ressortit en effet à la seule ornementation du discours : elle embellit, souligne, agrémente, renforce ou affaiblit l’expression ; elle suscite l’attention, éveille la passion. Mais le sens demeure, quant à lui, parfaitement inchangé : l’ellipse qui supprime un mot, l’hyperbate qui les mélange, la syllepse qui détermine l’accord selon le sens, le pléonasme qui répète, l’imitation qui copie un tour étranger, la parenthèse qui insert, l’attraction qui fait varier les lettres de liaison, toutes ces figures de construction peuvent être ramenées, sans que le sens de l’énoncé en souffre, à une forme simple, ordinaire, non figurée. Ce n’est pas détruire le sens que reconstruire ce vers de Virgile « où il n’y a pas un seul mot qui soit placé après son corrélatif » :

Aret ager ; vitio moriens sitit, aëris herba.

Le sens, précisément, est beaucoup plus manifeste sous la forme simple :

Ager aret ; herba moriens prae vitio aëris sitit.

Car le sens est affaire de grammaire, et seulement de grammaire. Et toute langue possède nécessairement les procédés adéquats pour marquer les cas, les nombres, les genres, les personnes et les modes. Il est donc toujours possible, du point de vue du sens, de proposer d’une langue à l’autre un exact équivalent.

Mais le style ? Mais la figure ?

C’est là qu’intervient le génie propre du traducteur, et sa qualité d’écrivain ; c’est alors que la traduction est véritablement un art. Quelle est en effet la finalité d’une figure ?

«Comme la nature, écrit Lamy, a tellement disposé notre corps qu’il prend des postures propres à fuïr ce qui luy peut nuire, & qu’il se

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dispose naturellement de la manière la plus avantageuse pour recevoir ce qui luy fait du bien, aussi la nature nous porte à prendre de certains tours en parlant, capables de produire dans l’esprit de ceux à qui nous parlons les effets que nous souhaitons, soit que nous voulions les porter à la colère ou à la douceur, à la haine ou à l’amour. Ces tours se nomment Figures.»

Ainsi, qu’elles soient de construction comme celles précédemment évoquées, qu’elles opèrent par changement de la signification des mots comme les tropes, ou qu’elles procèdent de la rhétorique et du tour d’esprit comme l’antithèse, l’apostrophe, l’exclamation, l’interrogation, l’hyperbole ou autres formes du discours, les figures ont essentiellement un effet : et c’est évidemment celui‑ci qu’il faut rendre dans une traduction, plutôt que la lettre même de l’original. Tel trope, c’est-à-dire telle modification de la signification d’un mot relativement à son sens propre, peut fort bien avoir le même effet dans deux langues, même rendu mot à mot. Ainsi on trouvera en latin comme en français le mot voile utilisé par synecdoque (ou synecdoche) pour signifier vaisseau, ou encore Mars pour désigner la guerre. Et lorsque Virgile écrit que les Grecs Invadunt urbem somno vinoque sepultam, on peut rendre littéralement la métaphore en traduisant avec Dumarsais : «Les Grecs surprirent Troie ensevelie dans le vin et le sommeil». Mais on dira l’aile gauche ou droite d’une armée et non, comme les latins, la corne. De même, lorsque Virgile utilise métonymiquement le nom de Cérès pour désigner du blé qui a été gâté par l’eau (Tum Cererem corruptam undis…) Scarron recourt dans son Virgile travesti à une traduction littérale pour créer un effet comique :

«Mais voyant bien, ajoute Dumarsais, que cette façon de parler ne seroit point entendue dans notre langue, il en ajoute l’explication :

Lors fut des vaisseaux descendue

Toute la Cérès corrompue ;

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En langage un peu plus humain,

C’est ce de quoi on fait le pain.»

Ainsi, lorsqu’un trope perd son sens dans une traduction littérale, il doit être regardé comme un idiotisme de la langue, et le traducteur n’a d’autre recours que de rechercher dans son propre idiome une expression susceptible de produire le même effet que l’original en retrouvant ainsi, par sacrifice consenti à la lettre, le sens et l’esprit véritables. Mais une réussite en ce domaine est exclusivement affaire de génie, de sensibilité et d’imagination...

En revanche, les figures de rhétorique (selon Lamy) ou de pensée (selon Dumarsais) sont par principe toujours traduisibles puisqu’elles appartiennent en propre au tour d’esprit de l’auteur et non à un tour de langue particulier : toutes les langues connues ont en effet une forme interrogative ou exclamative ; toutes peu­vent marquer par une forme spécifique l’opposition de deux idées (antithèse) ; toutes peuvent apostropher, énumérer, concéder, graduer, etc., etc.

De toutes les figures, ce sont donc celles qui touchent aux constructions des mots en phrase qui posent au traducteur les problèmes les plus constants et les plus difficiles. En effet, jouant avec l’ordre des mots dans la phrase, elles ressortissent directement au génie spécifique de la langue. Comment donc, demande Pluche, un traducteur français pourrait-il rendre dans sa langue rigide et artificieuse le tableau naturellement successif que constitue n’importe quelle période latine ou grecque ?

«Nous (Le Nominatif ou la personne agissante) devons regarder (Le Verbe ou l’expression de notre jugement) comme un homme (Le Régime, ou l’objet sur lequel passe l’action) d’une espèce peu commune & presque divine (La manière d’être de l’objet) celui qui (Le Relatif qui fait l’attache de la phrase incidente) s’est comporté (Le Verbe incident) à l’égard de ses amis dans la mauvaise comme dans la bonne fortune d’une manière noble, égale, & inébranlable (Les Propositions, leurs suites, & toutes les circonstances).

Voilà l’ordre grammatical de toutes nos phrases. Mais ce n’est pas celui de la nature. Cicéron range le tout d’une façon fort différente. Il ne débute point comme nous par porter un jugement avantageux d’un personnage qu’il n’a encore ni caractérisé ni nommé (...).

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Qui enim utrâque in re gravem, constantem, stabilemque in amicitia praestiterit, eum ex maximè raro hominum genere judicare debemus ac poenè divino.

Cet ordre naturel des objets, qui se trouve presque toujours renversé par l’uniformité tyrannique de notre Grammaire, se rencontre dans la phrase de Cicéron.»

Encore une fois, comme il est naturel, l’opposition des grammairiens aux «rhéteurs» se ramène à un problème d’ordre. L’ordre des mots du discours devant représenter celui de la succession et de la prééminence des idées dans l’acte de pensée, il est nécessairement signifiant, estiment Batteux et ses disciples, puisque représentatif. Comme les inflexions qui marquent les temps, les cas, les modes, etc., l’ordre des mots est un élément essentiel de la peinture par le langage des idées des objets, des sentiments, des situations, etc. Il est aussi, bien évidemment, un élément du style. Aussi tout dérangement de cet ordre conduit‑il inévitablement à une dégradation de l’image (c’est‑à‑dire à une perte de sens) et à une disparition des grâces et de l’énergie du discours (c’est‑à‑dire à une perte de style). Quel génie ne faut‑il pas supposer au traducteur pour vaincre la pesanteur de l’inévitable succession analytique des langues analogues ?

«C’est ce que font ou tâchent de faire ceux des nôtres qui traduisent de Grec ou de Latin, en François. S’ils commencent par renverser l’ordre de l’ancienne phrase & la ramènent à la structure de notre François, ils s’aperçoivent d’abord que l’image de l’objet n’est plus la même, & que la phrase pleine de feu & de grâce dans le texte, se traîne dans la traduction & dégénère en une langueur & une pesanteur dont les oreilles sont choquées. Que fait le traducteur ? Sa ressource ordinaire est de convertir en trois ou quatre phrases détachées les différens mem­bres qui dans le texte ancien n’en faisoient qu’une seule. L’avantage qu’il y trouve, est de remettre dans le françois au premier rang ce qui s’y voyoit d’abord dans le texte & dans la nature, puis de faire marcher les autres parties du discours comme la nature avoit rangé toutes les autres parties de l’objet.

Mais il est arrivé à bien des traducteurs (...) un accident très désagréable, qui est de racheter un défaut par un autre. Car en coupant ainsi une seule phrase en trois ou quatre autres tout‑à‑fait courtes, on a introduit parmi nous une façon de parler, qui n’a ni poids, ni dignité ; un style affranchi de toutes liaisons ; qui ne va que par bonds & par

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sauts ; qui affecte en tout une vivacité pétillante, & un air de petit maître. »

On peut certes rendre en une langue analogue « le fond des pensées » exprimé par un discours transpositif, conformément aux exigences des grammairiens ; mais prétendre qu’un tel compte rendu est une traduction « exacte » relève, selon Pluche, de l’abus de langage...

On verra que les traducteurs, pratique oblige, refusent dans leur ensemble les conclusions extrémistes de Pluche. Ils soutiennent que les langues européennes modernes – et particulièrement la plus achevée de toutes, la langue française – sont parfaitement capables d’une certaine souplesse de construction qui leur permet de proposer d’un original transpositif un équivalent acceptable. Ils estiment, suivant en cela les grammairiens, que l’opposition des langues analogues et transpositives doit être tempérée :

«Au reste, observe Beauzée, cette première distinction des langues ne porte pas sur des caractères exclusifs ; elle n’indique que la manière de procéder la plus ordinaire : car les langues analogues ne laissent pas d’admettre quelques inversions légères & faciles à ramener à l’ordre naturel, comme les transpositives règlent parfois leur marche sur la succession analytique, ou s’en rapprochent plus ou moins.»

De même, remarque Dumarsais, il est totalement abusif de réduire les langues analogues au seul usage de la construction simple « selon la détermination que le mot qui suit donne à celui qui précède » : car on observe dans toutes les langues modernes une « construction usuelle et élégante, selon laquelle, à la vérité, cet ordre est interrompu ». On a prétendu que seul le génie de la langue latine avait permis à Cicéron de déclarer, contrairement à l’ordre de la détermination grammaticale, Diuturni silentii (...) finem hodiernus dies attulit. Mais, objecte Dumarsais,

« selon la même manière, M. Fléchier a dit: «Ce fut après un solennel et magnifique sacrifice, où coula le sang de mille victimes en présence

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du Dieu d’Israël, que Salomon, déjà rempli de son esprit et de sa sagesse, fit cet éloge du roi son père».

Et dans la Henriade :

«Sur les bords fortunés de l’antique Idalie

Lieux où finit l’Europe et commence l’Asie,

S’élève un vieux palais respecté par le temps.»

Les critiques injustifiées d’une incontournable rigidité de la langue française ne révèlent‑elles pas d’abord les incapacités stylistiques de leurs auteurs, plutôt qu’une prétendue lacune de la représentation ? Batteux lui‑même, lorsqu’il pratique la traduction, ne se montre-t-il pas beaucoup plus modéré que son disciple Pluche ?

«La langue latine étoit plus flexible que la nôtre ; je veux le croire. On prétend que le défaut de cas et le grand nombre des particules auxiliaires qui se trouvent chez nous, nous empêchent d’user de certains tours plus vifs & plus énergiques ; je le crois encore : quoique je sois persuadé qu’il en est souvent des Traducteurs comme des mauvais Généraux ; les uns s’en prennent à leur langue, les autres à la fortune, quand il y a de mauvais succès.»

Si le français ne peut suivre l’ordre des mots de la phrase latine, du moins doit-il être possible de respecter à peu près celui des propositions :

«Notre langue ne s’y opposera point ; elle obéira à qui saura lui commander. »

Bien sûr, il serait totalement abusif de conclure de ces propos conciliants de Batteux qu’il se serait finalement rendu à l’argumentation des grammairiens ; car la modeste finalité qu’il assigne à sa traduction des Odes et des Satires d’Horace montre assez les limites qu’il reconnaît à l’exercice :

«Personne, je crois, ne fera sa lecture favorite d’une traduction des Odes d’Horace, quelque parfaite qu’on la suppose. (...) Quel sera donc le but d’un Traducteur en pareil cas ? D’aider ceux qui entendent le texte en partie ; mais qui ont besoin de quelque secours pour l’entendre mieux. C’est une sorte de Dictionnaire continu, toujours ouvert devant eux, & présentant le mot dont ils ont besoin : Dictionnaire pourtant, où on a dû faire

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entrer, non-seulement les mots, mais les tours, mais le feu & les grâces mêmes du texte, autant qu’on l’a pu.»

Cependant, force est de reconnaître ici que l’irréductible contradiction théorique qui oppose rhéteurs et grammairiens quant à l’ordre naturel des mots dans la phrase, finit par trouver dans la pratique traduisante une solution moyenne. D’un côté, les grammairiens acceptent de tempérer et d’affiner la notion d’équivalence des lexiques et des procédés syntaxiques ; ils reconnaissent dans la différence des langues, conformément à la critique des rhéteurs, un obstacle majeur à l’exactitude de la traduction. De l’autre côté, les «particularistes» acceptent de jouer le jeu des équivalences ; ils savent reconnaître chez Corneille, Racine, Molière, Despréaux ou La Fontaine que la langue française, toute «quinteuse et rebelle» qu’elle soit, peut cependant être pliée « sous la main de quiconque sait la réduire ». Ainsi, malgré un désaccord théorique fondamental quant à l’exacte équivalence sémantique des procédés syntaxiques mis en oeuvre par les langues analogues et les langues transpositives, les pratiques traduisantes finissent par se rencontrer. Et, comme on l’a déjà constaté à propos des nouvelles méthodes pour enseigner la langue latine, c’est finalement au grammairien Beauzée qu’il revient, après avoir intégré l’essentiel de la critique rhétoricienne, de proposer une apaisante synthèse des contraires : la version littérale, qui «trouve ses lumières dans la marche invariable de la construction analytique» constitue nécessairement la première étape de toute opération de traduction.

Voilà pour les grammairiens.

Mais la traduction, quant à elle, tout en se soumettant invariablement «au tour propre du génie de la langue dans laquelle elle prétend s’expliquer», doit absolument conserver «l’ordre des idées de l’original, la précision de la phrase, la propriété de ses termes».

Voilà pour les rhéteurs.

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